Ahmès, scribe d’Egypte Tout avait commencé en Egypte, plusieurs millénaires auparavant. Le destin aurait sans doute voulu que cela se termine ici, en cette même terre. Mais peut-être n'était-ce que le début d'une nouvelle ère…

Égypte, Nouvel Empire, 1150 ans avant Jésus-Christ.


Thèbes la tentaculaire, ville immense nichée au pied du majestueux temple de Karnak. Immense et puissante, prête à défier le pouvoir de Pharaon…

Le jeune Ahmès y mène une vie paisible, bercée par le souvenir de son petit frère. Il n’aspire qu’à une chose : terminer ses études de scribe puis commencer sa vie d’adulte. Mais le destin en avait décidé autrement.

Car le malheur s’abat brutalement sur la communauté du Ramesséum où le jeune Ahmès allait apprendre le dur métier de scribe. Et c’est toute sa vie qui s’en trouve bouleversée.

Mais au-delà de sa propre existence, il va bientôt comprendre qu’un danger bien plus grand menace le trône d’Égypte. De Thèbes à Memphis, des forces sont à l’œuvre afin de renverser le pouvoir suprême de Pharaon. Et malgré lui, le pauvre Ahmès se retrouve au centre de ce machiavélique projet qui voit le sang couler et souiller le sol d’Égypte.

Pris dans un tourbillon qui le dépasse, Ahmès est aidé de son ami, le jeune prêtre Paneb.

Le sort de l’Égypte reposerait-il alors sur ses frêles épaules ?

Alexandrie, 3000 ans plus tard…
Un jeune égyptologue, Benjamin Kershaw, secondé par son professeur, le colérique Francis Labrousse, découvre une tombe inviolée sur les flancs de la montagne thébaine, datée de la XXe dynastie. Elle recèle un trésor inestimable, des papyrus encore intacts.
Ceux-ci allaient révéler une histoire fascinante, faisant remonter à la surface les démons d’un passé pourtant bien enfoui dans les sables brûlants des déserts égyptiens.

Au même moment, un douanier trouve une mort brutale dans le port d’Alexandrie. Malik Kader, inspecteur à la criminelle, est immédiatement mis sur l’enquête.
Progressivement, une sorte de toile se tisse, mortelle. Quel lien entre ce crime et ces papyrus anciens qui semblent semer la mort sur leur passage ? Malik Kader et Benjamin Kershaw allaient le découvrir à leurs dépens. Un détail les mènera tous vers l’implacable vérité, Ahmès, Malik et Benjamin.

Un simple dessin, la clef de tous les mystères.

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Découvrez le prélude ainsi que le prologue en deux parties…


Illustrations © Philippe PEREZ
  • illustration prélude
  • PRELUDE
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EGYPTE ANTIQUE, PAPYRUS AHMES.

« Ma main tremble.

À côté de moi, la lumière de la lampe à huile vacille et perd de sa superbe tandis que les heures défilent.
Mes traits hésitent. Je me sers de cette lumière pour coucher sur le papyrus une partie de ma conscience. Ma main n’a plus l’assurance de l’époque où j’étais encore jeune, il y a bien longtemps maintenant. Les paroles divines qui prennent vie sous mon calame ne sont plus aussi précises qu’auparavant. L’écrit est pourtant un art que je possède depuis ma jeunesse, tant la magie des hiéroglyphes aura été le fil conducteur de mon existence.
Les mots en suspens se bousculent, s’entrechoquent dans mon esprit et il me faut les articuler pour en tirer un récit vivant. Mais ceux-ci sont fougueux et ne se laissent plus dompter aussi aisément.
Aujourd’hui, le temps a grignoté les meilleurs moments d’une vie que j’oserais qualifier de bien remplie. Les années ont glissé sur moi tel le bateau pris dans le vent du Nil, prestes comme le crocodile et implacables comme l’hippopotame.
Le temps est le pire des ennemis.
J’ai vu mourir quelques-uns de mes enfants, ce qu’aucun père ne devrait jamais avoir à subir tant ces pertes irremplaçables ont laissé un vide immense m’envahir davantage, se creuser dans mon inconscient, mois après mois, saison après saison. Une douleur insensée qui ne disparaîtra jamais et que j’emporterai tel un poids insoutenable dans l’autre monde.
Ma tendre femme a sans doute été le pilier le plus solide de mon existence. Une colonne, telles celles qui soutiennent les plafonds de nos temples, à la fois frêles, magnifiques et puissantes. Elle a su me guider, me soutenir, et m’a sauvé la vie à plusieurs reprises.
Mais je ne crains pas la mort, ni le terrible jugement du tribunal de l’au-delà, présidé par le premier des Occidentaux, Osiris. J’ai certainement commis des erreurs durant ma longue vie – qui n’en a pas fait ? – mais je ne redoute pas de faire face au visage de la vérité, et j’assumerai la juste sanction du tribunal divin.
D’autres choses me terrifient davantage que mon propre sort.
Celui de mon pays, cette terre si belle qui s’étend à perte de vue, du nord au sud et de l’est à l’ouest. Un grand royaume qui, tout au long de son histoire, a su rayonner bien au-delà de ses frontières.
Pourtant l’Égypte a changé aujourd’hui. Je crois qu’elle court le risque de voir des forces extérieures prendre le pouvoir et mettre en danger notre civilisation. D’autres forces, intérieures celles-ci, œuvrent également à anéantir le trône sacré, et la succession rapide des derniers pharaons de paille à la tête du Double Pays me fait redouter le pire.
Que va devenir l’Égypte ? Je ne sais pas, et cette incertitude est pire que ma mort prochaine.
Voilà pourquoi je me décide aujourd’hui, puisant dans les dernières forces que les dieux ont bien voulu me préserver, à relater ce qu’a été ma vie de scribe, au service de Pharaon, et en quoi j’ai pu être témoin d’importants faits qui ont touché à la stabilité de notre royaume d’Égypte. Ma fierté est celle d’avoir pu être utile à mon pays.
Je n’ai pas toutefois la prétention de croire que ma vie aura été exceptionnelle ou meilleure que d’autres, mais modestement, j’espère avec toute la vigueur de ce qui me reste d’âme, que mon témoignage servira aux générations futures.
Car l’Égypte aura encore à faire face à de terribles dangers, des défis qu’elle devra relever si elle veut continuer à briller comme aux plus belles heures des illustres pharaons qui ont précédé mon temps. Combien de fois les ai-je admirés, lu leurs exploits gravés pour des millions d’années sur les parois des temples ? Ces pharaons héroïques guidant leur armée depuis leur char, décochant les flèches dans le cœur des ennemis de l’Égypte, et frappant inlassablement à coup de massue tous ceux qui se dressent sur leur route ?
Hélas, aujourd’hui, le pays est grignoté par le clientélisme. La noblesse du pouvoir s’effrite aussi vite qu’une dune de sable dans le vent, et s’éparpille au gré des aléas des bourrasques. J’ai appris à mes dépens que les hommes sont bien plus cruels que les dieux.
À qui pourrai-je faire confiance aujourd’hui ?
À qui pourrai-je exprimer ma douleur ?
Le mal est dans ce pays et il me semble ne plus avoir de fin. »

  • illustration prologue part.1
  • PROLOGUE Part.1
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ÉGYPTE ANTIQUE

Karnak, Thèbes-Est, vers 1250 av. J.-C.

Le vaste sanctuaire de Karnak n’était qu’un immense chantier en perpétuelle activité. Tout au long de l’année, une pléiade d’artisans œuvraient à embellir quotidiennement le centre religieux de l’Égypte dont le rayonnement culturel s’étendait, au Nouvel Empire, bien au-delà des frontières du royaume. S’il suscitait pour le simple quidam l’impression d’un chaos inorganisé, l’harmonie était pourtant au centre des préoccupations des architectes, respectant les règles strictes de la maât, qui garantissait l’équilibre si fragile du royaume d’Égypte, en proie à l’action continue des forces maléfiques.
Cette nuit, Karnak dormait profondément. Les échafaudages des pylônes en construction étaient déserts ; tout comme l’enceinte sacrée dans son ensemble. Mais d’ici quelques heures, dès les premières rumeurs de l’aube, le temple reprendrait vie, à l’image du soleil renaissant chaque matin sous les traits de Rê métamorphosé en scarabée, animal symbolisant par excellence la résurrection.
La silhouette qui s’avançait discrètement au milieu du dédale minéral quasi inextricable de granit, de grès et de briques crues – le domaine d’Amon le Caché –, s’approchait de l’accès menant à l’Akh-Menou telle une ombre fantomatique. Le « saint des saints », où les ancêtres de Pharaon avaient reçu la puissance divine régénératrice lors de leur jubilé, n’avait pas été choisi au hasard par les conspirateurs. Dans le ciel, la clarté de la lune étirait sur le sol desséché par la rigueur du climat la figure vêtue d’une longue tunique noire qui se déplaçait avec la légèreté du félin. Elle serait bientôt rejointe par d’autres. Ils attendaient ce moment depuis longtemps. Le destin du Double Pays allait basculer.
Habituellement, les rares accès conduisant à l’intérieur de l’enceinte sacrée étaient farouchement gardés. Il avait été pourtant facile de faire jouer les bonnes relations afin d’organiser une relève de la garde au moment opportun. L’homme qui se frayait un chemin à travers l’enchevêtrement de salles avait suffisamment d’influence pour cela.
Un rayon de lune filtrant à travers les claustras situés quelque vingt mètres plus haut vint à cet instant caresser son visage esquissant un sourire froid et calculateur. Il savait qu’il commettait un crime en pénétrant dans le temple, le domaine réservé des prêtres. Représentants de Pharaon, unique intercesseur avec le divin, ils étaient les seuls autorisés à accéder à l’intérieur des temples. Peu importait. La fin justifiait tous les moyens. L’intrus qui se faufilait à présent au milieu de la grande salle hypostyle et dont l’ombre dansait à la lumière vacillante des torches sur la succession des immenses colonnades n’était pas de ceux qui perdaient leur temps en tergiversations. Ou qui redoutaient l’implacable sanction des dieux.
Nulle crainte de ce côté-ci. Il œuvrait pour le bien de l’Égypte, et ne faisait que respecter leur volonté.
Le conjuré avait organisé ce rendez-vous, précisément en ce lieu. Les autres conspirateurs l’attendaient sans doute déjà. Quittant la vaste salle hypostyle aux décors vibrant de couleurs, la silhouette s’enfonça dans la Ouadjit lorsque le bruit d’un bâton de bois frappant le dallage calcaire se réverbéra dans l’immensité du temple, bravant la solennité des lieux.
L’inconnu fit halte et retint sa respiration, concentrant tous ses sens en direction de ce qui avait brusquement troublé sa paix intérieure. S’agissait-il d’un prêtre, ou de l'un des gardes nubiens ? Ces derniers n’étaient pas d’ordinaire autorisés dans l’enceinte du temple. L’avait-il repéré ? Il se remémora rapidement son parcours et eut la certitude d’avoir pris les plus grandes précautions, allant jusqu’à ôter ses sandales afin que ses propres pas n’éveillent une oreille suspicieuse. Il ne laissait jamais le hasard tirer les ficelles.
L’écho se rapprochait et il devait prendre une décision.
Un pan de sa tunique s’écarta et le reflet scintillant d’une lame métallique brilla dans la pénombre de la Ouadjit.

*
* *

Khay pénétrait pour la première fois de sa vie dans la vaste salle hypostyle érigée par les prédécesseurs de Pharaon sur le trône. La splendeur des lieux reflétait la prospérité des règnes des illustres pharaons du Nouvel Empire. Sur les piliers et les parois de la salle, les textes gravés et peints vantaient les victoires et la grandeur de l’Égypte. Mais Khay, comme bon nombre de sujets du royaume, ne savait pas lire les « paroles divines ». Seule une minorité privilégiée recevait l’enseignement de l’écriture. Simple gardien d’origine modeste, il n’appartenait pas à ce monde.
Et ce soir, il avait d’autres préoccupations en tête.
La conversation qu’il avait eue quelques minutes auparavant lui avait glacé le sang. Il avait refusé de croire les délires de ce vieux prêtre qui avait accouru au poste de garde, vociférant que des étrangers rôdaient dans le saint des saints.
C’était impossible.
Aucun individu sensé ne s’y risquerait, de peur de voir s’abattre la colère divine.
Le tremblement de la voix du vieil homme l’avait pourtant troublé, d’autant que le gardien-chef avait expressément ordonné cette nuit une relève beaucoup plus tôt que l’heure habituelle, ce qui n’avait pas manqué de surprendre Khay. La rotation était réglée depuis des décennies et ce grain de sable inhabituel dans la mécanique bien rodée risquait de bousculer l’équilibre.
Par acquit de conscience, Khay avait décidé d’aller jeter un œil. Après tout, il n’avait rien à perdre.
À part peut-être la vie.
Les sens en éveil, Khay tentait de percer de ses iris d’un noir profond les mystères divins de la pénombre du temple. La pierre froide ne lui renvoyait pourtant que le silence éternel de la nuit.
Le rayon de sa torche nappa de sa lumière crue les parois de la vaste salle. À cet endroit étaient représentées les multiples victoires de Séthi, peint en majesté sur son char de combat. S’il ne pouvait comprendre la signification des textes, la vision de ce grand pharaon lui procura un frisson qui parcouru son dos nu et musclé. L’un de ses ancêtres avait participé aux campagnes de Séthi et le voir aujourd’hui en ce lieu soulevait d’intenses émotions chez le modeste gardien.
Un craquement lointain mais paradoxalement proche le fit émerger de ses pensées.
Il fit volte-face et scruta les ténèbres. Le vieux fou de prêtre avait peut-être raison après tout. Les contrevenants seraient sérieusement châtiés par la justice divine. Et la colère de Pharaon. Mais auparavant, ils goûteraient de son bâton.
D’un pas assuré, Khay s’enfonça dans l’obscurité qui l’engloutit dans un murmure.

*
* *

L’inconnu s’adossa à l’une des colonnes de la Ouadjit, invisible de l’axe principal du temple. Vaste salle érigée par l’architecte Ineni sous le règne de Thoutmosis, ses décors offraient aux chanceux un aperçu de l’environnement du Nil : une forêt de colonnades et de piliers osiriaques, tels les papyrus des berges du fleuve, soutenait un haut plafond de bois plongeant le monde terrestre dans une pénombre propice au divin.
Tel un félin guettant sa proie, il patienta. Mue par le désir brûlant de tuer, la silhouette tapie dans l’obscurité ressentit brusquement la puissance de Sekhmet, la déesse-lionne. Cruelle et pourchassant les ennemis de l’Égypte, il puisait en elle toute la volonté et la force nécessaires pour parvenir à ses fins. Il ne se considérait pas comme un traître au royaume, bien au contraire ; les véritables infidèles étaient en place sur le trône du Double Pays. Leur mollesse et leur complaisance vis-à-vis des pays étrangers étaient inacceptables. Le royaume d’Égypte, dont le prestige rayonnait jadis jusqu’aux terres les plus lointaines, par-delà l’horizon, avait perdu de sa superbe. La paix n’était que le signe de la couardise de Pharaon. La guerre était la preuve du courage. Il devait empêcher son pays de sombrer dans ce qu’il considérait être le chaos. Car bientôt, les amis d’aujourd’hui redeviendraient des ennemis. Et Ils fondraient sur l’Égypte afin de se repaître de ses restes. Il devait l’empêcher.
Même si cela impliquait un crime de lèse-majesté.
À mesure que la lueur de la torche du gardien se rapprochait, il sentait monter en lui la flamme destructrice de Sekhmet. Elle l’envahit telle une déferlante brusque et violente. Rien ne lui résisterait. Sa chaleur enveloppa bientôt tout son être dont les formes étaient masquées par la longue tunique noire.
La lumière de la torche du gardien pénétrant l’obscurité arriva bientôt à sa hauteur. Bloquant sa respiration, l’ombre attendit que le garde passe devant la colonne derrière laquelle il se tapissait pour fondre sur lui telle la lionne sur sa victime malheureuse, silencieuse et implacable. La lueur de la flamme projeta sur les parois de calcaire la silhouette de Sekhmet alors qu’elle s’approcha sans un bruit. En un éclair, la lame aiguisée du poignard se planta dans le cou du pauvre Khay, sectionnant de ce seul geste précis et mortel sa moelle épinière avant qu’il n’ait eu le temps d’émettre le moindre cri. Son visage se figea dans une expression de surprise teintée de douleur. Son corps s’écroula lentement sur le sol tandis qu’une main vengeresse se dressa, prête à pénétrer derechef les chairs. Devant les yeux du gardien, le noir s’était abattu définitivement.
Des doigts fermes se saisirent du bras juste avant qu’il ne s’abaisse pour frapper encore et encore.
— Je crois qu’il est déjà mort, mon ami.
La voix calme et posée émanait d’une autre silhouette, également drapée d’une longue tunique sombre. Légère comme l’air, l’assassin ne l’avait pas entendue approcher. Il la fixa d’un regard profond dont la noirceur paraissait insondable. Brusquement, celle-ci s’évanouit et une lueur humaine refit surface dans ses yeux. La main puissante qui retenait encore son bras relâcha alors sa pression.
— Je donnerai mes ordres pour qu’on s’occupe de son corps. Les crocodiles s’en délecteront.
Le conjuré essuya la lame de la dague sur un tissu de lin puis la fit disparaître sous sa tunique.
— Ne tardons pas, les autres doivent déjà attendre.
Il acquiesça simplement et emboîta le pas du nouvel arrivant, disparaissant rapidement dans les profondeurs du temple, comme si la mort qu’il venait de semer n’avait aucune valeur à leurs yeux.
Comme s’ils n’auraient jamais à répondre de leur crime devant le tribunal d’Osiris.

*
* *

Au centre d’une petite pièce intimiste dénuée de décors, la flamme du brasero dansait mollement, bercée par les mouvements d’air dus au contraste de température entre la fraîcheur de la nuit et la chaleur des silhouettes regroupées en cercle autour d’elle.
D’un geste preste et simultané, les conjurés ôtèrent la capuche qui tombait devant leurs visages, les révélant à la chaleur de la flamme vacillante. Mais ceux-ci n’avaient rien d’humains.
Des masques aux traits effrayants dans la lumière des flammes cachaient leurs vraies faces. Des effigies de divinités réalisées dans un alliage de métaux nobles, d’or et d’électrum, étincelaient dans la pièce comme un millier de constellations.
Sekhmet la déesse-lionne trônait en majesté sur les épaules de l’assassin. Tout autour, Anubis le chacal, Osiris le « premier des Occidentaux », Ptah le maître des architectes et Rê sous les traits d’un faucon – le dieu-soleil à son zénith – guettaient avec impatience les mots du « premier des élus », tel qu’il se faisait connaître au sein de la confrérie d’initiés.
Il écarta la tunique qu’il revêtait, identique en tout point à celle des autres conjurés. Demeurer dans l’ombre était pour eux une nécessité. Dès que leur plan serait révélé au grand jour, alors le destin de l’Égypte aura basculé. Mais auparavant, l’existence de la conjuration devait rester secrète.
D’une poche intérieure, des mains délicates retirèrent un document et décachetèrent le sceau renfermant le pli rédigé en hiératiques sur un papyrus. Il devait en faire la lecture à l’assemblée. Derrière le masque, il esquissa un sourire. Cette réunion n’était qu’un commencement. Une nouvelle naissance pour l’Égypte dont l’Histoire retiendrait la date.
L’aube d’un nouvel Empire.
Un royaume qui s’étendrait par-delà les terres connues, les mers et les déserts.
D’une voix basse qui résonna contre la pierre dans une réverbération quasi mystique, l’homme prononça les premières phrases d’un ton apaisé qui contrastait avec la violence de ses récents actes.
— Depuis des millions d’années, notre confrérie a œuvré à la grandeur du Double Pays. Nous ne sommes aujourd’hui que les humbles successeurs de ceux qui ont lutté contre la faiblesse du royaume et la lâcheté des grands. Aujourd’hui pourtant, celui-ci est en proie à une destinée peu enviable. L’impuissance du roi de Haute et de Basse Égypte face aux ennemis qui pressent à nos frontières n’est que le symptôme de la maladie qui ronge le royaume. La paix illégitime concédée avec eux en est un autre. Qu’est-il advenu de nos glorieux rois qui ont conquis le monde ? Qu’est-il advenu de la splendeur de notre royaume ? Comme tout mal, celui-ci a un remède. Efficace. Mais douloureux. Bientôt, la vengeance des dieux s’abattra sur nos ennemis. Une vengeance juste et noble. Celle-ci nous appartient.
Les ombres évanescentes des conjurés dessinaient sur les murs les silhouettes dansantes des divinités dont elles arboraient les traits. L’homme au masque de Sekhmet paracheva sa lecture en tendant le papyrus vers les flammes du brasero. Celles-ci s’en emparèrent aussitôt. Les fragments calcinés s’élevèrent dans la pièce et s’évanouirent dans un crépitement fugace.
— Ô Horus, vengeur de ton père, qui préside à la destinée de la royauté d’Égypte depuis la réunification du Nord et du Sud, apporte-nous ta protection. Que ta force guide notre chemin dans les épreuves qui nous attendent. Que ton courroux soit juste envers ceux qui ont trahi celle-ci.
Les cinq conjurés observèrent quelques instants de silence, ressentant la douce chaleur d’Horus les pénétrer jusqu’au plus profond de leur être.
Le Premier s’approcha du foyer et tendit son avant-bras en direction des flammes, la paume vers le haut. Celles-ci léchèrent bientôt sa peau mais il n’en ressentit aucunement la douleur. Juste une sensation délicieuse et électrisante qui parcourut son échine. Gravé par le feu, un symbole incandescent vint bientôt apparaître sur la face antérieure de son poignet.
La Marque sacrée. Celle qui permettait à tous les membres de s’identifier.
Le symbole de la confrérie depuis maintenant près d’un millénaire.
Les autres silhouettes drapées dans leur tunique s’avancèrent et tendirent de concert leur bras vers les flammes. Sur chacun d’eux, la même marque s’inscrivit par le feu.
Leur allégeance était inscrite jusque dans la chair. Tout renoncement était désormais impossible.

  • illustration prologue part.2
  • PROLOGUE Part.2
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PORT D’ALEXANDRIE, 3000 ANS PLUS TARD.

En dépit de l’heure tardive, le port d’Alexandrie vibrait d’un ballet incessant de cargos et de conteneurs, valsant au gré de la musique mécanique des grues. La mondialisation n’était ici qu’un grand bal dont les chefs d’orchestre rythmaient différentes mélodies.
L’homme qui portait un costume blanc étroit se considérait comme l’un d’eux. Un musicien déplaçant les cargaisons comme le compositeur glisse des notes sur une portée. Une polyphonie rigoureusement étudiée. Mais il avait conscience que cette musique n’était qu’un vaste jeu de dupe.
À l’échelle mondiale.
Baigné par la lumière terne des lampadaires, l’homme en blanc détaillait d’un œil expert la liste des caisses devant quitter l’Égypte d’ici quelques heures. Malgré la chaleur du printemps, une légère bise venue de la mer caressait ses joues impeccablement rasées. S’il était davantage habitué, par ses origines slaves, aux climats plus septentrionaux, après plusieurs mois passés à Alexandrie, il avait pris un certain goût à la douceur de vivre égyptienne et aux nuits rafraîchissantes. Il s’était même offert le luxe d’une belle résidence dans le quartier huppé de Zamalek au Caire. Les charmes de la vie orientale.
Dans la lumière blanche et blafarde, les références des conteneurs s’enchaînaient devant ses yeux. Des babioles destinées aux marchés russe et européen. Des objets sans grande valeur.
Du moins, c’est ce qu’affirmait le manifeste de transport validé par les douanes.
La cargaison revêtait un caractère suffisamment important pour que cela justifie sa présence et sa supervision. L’homme au costume n’avait aucune confiance dans les ouvriers du complexe portuaire.
Une goutte de sueur perla sur son front haut et dégarni, en partie masqué par un chapeau de feutre assorti à son ensemble. Où qu’il fût, il prenait un soin quasi maniaque dans son apparence. Son travail se résumait d’ailleurs bien souvent à cela. Faire bonne impression ; soigner le paraître. Même à une heure du matin sur les quais du port de commerce d’Alexandrie, l’un des plus importants d’Égypte.
Le navire qui devait assurer la liaison avec le port d’Istanbul avait été affrété par une société-écran basée au Caire, grâce à des capitaux étrangers totalement intraçables. Un simple bureau dans la capitale, ainsi qu’un autre à Alexandrie. Suffisant pour flouer la douane égyptienne. Ce genre de montage était chose courante dans le commerce maritime. La marchandise avait été enregistrée au nom du Consortium mais il était virtuellement impossible de retracer son origine.
C’était précisément la tâche pour laquelle il avait été recruté par celui-ci quelques mois auparavant. Par mesure de sécurité, il n’avait eu aucun contact direct avec un quelconque dirigeant de ce Consortium, visiblement spécialisé dans le commerce international.
Mais pas uniquement.
L’homme au costume avait bien compris que ses activités ne s’arrêtaient pas là. Le Consortium étirait ses ramifications telle une toile d’araignée mortelle à travers le monde. Une sorte d’État au-dessus des États.
Il s’en moquait éperdument. Ils le payaient gracieusement et c’était bien tout ce qui importait. Une succession de zéros sur son compte en banque, abrité sous le soleil tropical des îles Caïman.
Son travail se limitait à organiser les cargaisons et les livraisons selon les indications qui lui parvenaient via un serveur Intranet, routant à travers une succession de proxys répartis dans le monde entier.
De toute évidence, ses employeurs n’avaient aucune envie qu’un petit curieux piste leurs activités. Il n’en savait pas davantage et c’était beaucoup mieux ainsi.
Un ouvrier à la mine renfrognée, une barbe de plusieurs jours, vêtu d’une chemise à carreaux et d’un gilet de sécurité, s’avança au-devant de l’homme en blanc.
— Tous les conteneurs seront chargés d’ici une demi-heure environ.
Son anglais suintait d’un fort accent mais était parfaitement compréhensible. L’homme acquiesça sans lever le nez des documents.
Un lourd fracas de tôles brisa la monotonie de la mélodie des grues. L’un des conteneurs, dans son ballet aérien, avait frappé un autre installé sur le quai de chargement.
Une erreur de manipulation du grutier qui fit émerger de son flegme slave l’homme en costume. D’un geste de l’épaule, il bouscula le contremaître. Des jurons en russe volèrent dans la nuit et n’eurent comme écho que le grincement strident des câbles coulissant sur les poulies. Il se tourna vers l’homme au gilet de sécurité qui n’avait pas bougé d’un pouce, en s’exprimant d’un arabe encore hésitant.
— Dites à votre gars là-haut de faire gaffe ou il pointera demain matin au chômage !
Malgré ses efforts, il ne parvenait pas à dissimuler totalement son accent russe gras.
— C’est la nuit et mes gars ont déjà travaillé une grande partie de la journée.
— J’ai pas besoin d’entendre vos excuses bidon. Vous avez un boulot à faire, faites-le ! J’espère pour vous que la marchandise est encore intacte.
Le contremaître égyptien ne comprenait pas l’humeur soudainement massacrante de ce petit homme qui se prenait de toute évidence pour le centre du monde. L’entrechoquement de conteneurs était une chose habituelle dans ce métier et ne portait à aucune conséquence. Surtout pour des bibelots destinés à l’étranger. Des produits sans grande valeur.
C’était la première fois qu’il chargeait un navire pour cette société qu’il ne connaissait pas et dont il n’avait par ailleurs jamais entendu parler.
— Si la marchandise est convenablement harnachée dans les conteneurs, il n’y aura aucun problème.
L’homme en blanc posa son visage à quelques centimètres de celui du contremaître.
— Je connais mon boulot. Faites le vôtre convenablement.
Il fit volte-face brusquement et s’éloigna de quelques pas, replongeant les yeux dans le manifeste de cargaison, le vérifiant pour la troisième fois. Sa silhouette glissa dans la pénombre en direction des derniers conteneurs en attente d’être embarqués dans le cargo portant un pavillon maltais. En levant le regard, ses yeux se posèrent sur l’un des conteneurs où un numéro gravé attira son attention.
Une pièce maîtresse destinée à un riche financier de la banlieue de Moscou qui avait lâché un sacré paquet d’oseille pour le contenu de cette grosse boîte de métal, présentant des traces de corrosion due au sel de mer.
Il était hors de question que ces incapables d’ouvriers fichent tout ça en l’air à cause de leur insouciance proverbiale.
Le contremaître fit demi-tour tout en proférant dans sa moustache un nom d’oiseau en arabe. Le responsable tâtonna l’intérieur de sa veste où il conservait un automatique Heckler & Koch de 9 mm, son calibre de prédilection, coiffé d’un silencieux. Coller une balle entre les deux yeux de l’idiot au gilet de sécurité le titillait sérieusement.
À une cinquantaine de mètres, les gyrophares d’un 4 × 4 déchirèrent la nuit. Le Russe lâcha aussitôt la main de son arme et réajusta sa veste.
Les impressions. Donner le change. Faire croire que tout va bien.
Il avait aussitôt reconnu le véhicule arborant les couleurs de la douane égyptienne. Que pouvait-elle faire à cette heure de la nuit ? Tous les documents pour l’exportation avaient reçu le cachet de leur directeur. Les relations haut placées qu’il entretenait dans la hiérarchie administrative du pays, grâce au Consortium, étaient une nécessité dans son business.
Un agent portant un uniforme de couleur vert foncé s’extirpa de la Jeep dont le gyrophare continuait de balayer le quai de nuances intermittentes de bleu et de rouge.
Le navire affrété pour le Consortium était l’un des derniers en partance ce soir. Cette visite inopinée de la douane lui était sûrement destinée. L’agent en uniforme, pistolet en bandoulière, prit la direction d’un groupe d’ouvriers en gilets orange. Au bout de quelques secondes, ceux-ci indiquèrent de la main la direction du quai où se tenait l’homme en blanc.
Encore quelques secondes et le douanier se tenait face à lui, une liasse de documents à la main. Il tendit son badge en guise de présentation.
— Masâa l-khair, sergent des douanes Malik Amine. Je suis ici pour une vérification des documents relatifs à l’exportation de vos marchandises.
La crosse du Beretta 9 mm finition inox qu’il portait en bandoulière scintilla sous la lumière du lampadaire qui dominait les deux hommes trois mètres plus haut. Il arborait de toute évidence son arme afin de décourager les éventuels fraudeurs.
Un artifice inutile ici. L’homme au costume étriqué n’était pas de ceux qu’on impressionne aisément.
— Ils ont tous été validés par le directeur de la douane, votre supérieur. Je ne comprends pas ce que vous venez ficher ici.
— Nous organisons régulièrement des contrôles inopinés. L’ordinateur a tiré au hasard votre cargaison.
L’agent étira un large sourire ironique.
— Vous perdez votre temps. Et le mien.
— Sans doute. Mais sans ma contre-signature et sa validation informatique, la capitainerie ne laissera jamais appareiller votre navire. Alors prenez votre mal en patience, cela ne devrait pas être long. Une simple vérification de routine.
L’homme en blanc rageait intérieurement. Il était tombé sur un petit fonctionnaire obtus qui risquait de faire retarder le départ de la cargaison. Il lui jeta d’un geste énervé les documents en sa possession.
— Tenez, amusez-vous bien.
Il tira de la poche de sa veste un étui à cigarettes finition argent – une imitation achetée pour trois fois rien dans un souk du Caire – et coinça l’une d’entre elles entre ses lèvres tout en maugréant dans sa langue natale. Le douanier s’était saisi au vol de la liasse de documents et les parcourut rapidement en guise de préambule à son contrôle.
— Effectivement, toutes les signatures requises sont apposées ad hoc. C’est un bon début.
En plus d’être pointilleux, ce fonctionnaire maniait aisément l’ironie.
— Puisque je vous dis que tout est en règle.
— Permettez-moi d’en être juge.
Le douanier pivota et remarqua à quelques mètres un petit bureau d’où émanait la lueur blafarde des néons.
— Je vais m’installer là-bas, si cela ne vous gêne pas.
L’homme à la cigarette fit un vague signe de la tête. Il s’en contrefichait totalement.
— « Direct Line Limited », je ne connais pas votre société.
— Nous sommes installés en Égypte depuis peu. Il s’agit seulement de notre deuxième cargaison.
— Je vois, répondit laconiquement le sergent. Je reviens vite.
Le Russe observa le douanier s’installer dans le petit Algeco dominé tout autour par des gratte-ciel de conteneurs, gerbés les uns sur les autres, prêts à partir pour les quatre coins de la planète. Des notes en attente d’être placées sur une portée. S’y retrouver dans un tel dédale métallique relevait du miracle. Une jungle insondable pour un explorateur en herbe.
Des pièces sur un échiquier dans l’imagination de l’homme en blanc.
La vibration d’un téléphone portable le fit émerger de ses réflexions.
— Da ? Oui, le navire est prêt à partir mais un douanier a fait irruption pour un contrôle inopiné. (Une pause.) Non, il ne devrait pas y avoir de problème. (Une autre pause.) Oui, je ferai ce qu’il faut au besoin, pas d’inquiétude.
Il raccrocha et porta le regard en direction de l’Algeco. Le douanier feuilletait la liasse tout en vérifiant par rapport à ses propres documents. Les quelques minutes qui s’écoulèrent ainsi parurent une éternité aux yeux de l’homme en blanc faisant les cent pas sur le quai, ses chaussures italiennes flambant neuves claquant sur le sol goudronné et humide.
Une atmosphère étrange régnait sur le port d’Alexandrie à cette heure tardive. Comme si les machines avaient pris le pouvoir, choisissant et guidant d’elles-mêmes les conteneurs vers leur destination finale.
Était-il finalement un chef d’orchestre de cette musique mondialisée ? Ou n’était-il à son tour qu’une note sur une portée, déplacée au gré des humeurs d’un compositeur de génie invisible et omnipotent ?
L’homme en blanc n’avait pas toutes les cartes en mains pour bien comprendre le sens de son rôle dans ce jeu de dupe.
Sans doute était-ce mieux ainsi d’ailleurs, songea-t-il.
Quelques instants après, le douanier surgit du bureau provisoire et interpella le Russe d’un geste de la main.
Quoi encore, bordel !
— Pourriez-vous venir un instant, s’il vous plaît ? Je souhaiterais que nous éclaircissions un point de détail avant que j’appose ma signature finale.
Ce petit fonctionnaire tatillon commençait à le mettre ouvertement en rage. Il tira nerveusement sur les derniers fragments de sa cigarette et en jeta le mégot d’un geste visiblement maîtrisé.
Le sergent émergea de l’Algeco, une liasse à la main et l’interpella.
— Excusez-moi mais je remarque une différence de poids sur certains conteneurs, entre la pesée que vous avez signalée sur le manifeste et celle réalisée ici même avant le chargement.
— Et c’est grave ?
— Il s’agit très vraisemblablement d’une erreur d’écriture mais malheureusement, je suis dans l’obligation d’effectuer une nouvelle pesée de ces conteneurs, et au besoin, procéder à leur inspection individuelle.
— Vous plaisantez ? La plupart sont déjà chargés sur le navire ! C’est impossible ! Ensuite, j’ai des délais de livraison à respecter vis-à-vis des clients. Vous risquez de retarder le départ du navire à demain.
— J’en suis conscient, mais je dois respecter la procédure, au risque de me faire taper sur les doigts.
Cela compliquait grandement les choses. Ce petit douanier risquait de faire capoter toute l’affaire s’il s’amusait à fouiner dans les conteneurs.
Il devait s’en débarrasser au plus vite.
— Je cherche le conteneur référencé DL#5301, continua le douanier.
Le Russe feuilleta rapidement ses documents et invita le sous-officier de la douane à le suivre d’un signe de la tête visiblement agacé et méprisant. Chaque conteneur était référencé avec son emplacement sur le quai de chargement. Il s’aperçut alors que celui demandé par le sergent n’avait pas encore été traité par les dockers.
Une aubaine.
Les deux hommes s’enfoncèrent au milieu de la jungle portuaire des amoncellements de tôles baignant dans les relents de graisse et d’eau de mer. Les allées sombres et aux odeurs nauséabondes donnaient l’impression d’un vaste bidonville fait de métal ; une sorte de monde à part avec ses propres règles, édictées par le va-et-vient constant des chariots élévateurs et la rotation des grues de levage.
Le Russe escorta le douanier jusque dans l’une des petites ruelles coincées entre deux montagnes de conteneurs. Ce dernier fit un tour d’horizon et fronça les sourcils.
— Êtes-vous certain que celui que je recherche se trouve ici ?
L’homme en costume se retourna face au sergent qui se figea aussitôt et glissa d’un geste vif la main sous le revers de sa veste.
— Je ne pense pas, non.
Avant que le douanier n’ait eu le temps de dégainer son arme, il s’effondra sur sol dans une flaque d’eau, une balle logée entre les deux yeux. Le bruit mat du silencieux s’était évaporé dans la nuit. Aucun risque que le coup de feu n’ait été entendu.
Une silhouette surgit subitement à quelques mètres, en contre-jour dans la lumière des lampadaires. Le Russe pointa aussitôt son automatique dans sa direction mais il reconnut la carrure imposante de son contremaître et le baissa immédiatement.
Eh merde, cette andouille venait de coller ses pattes dans ce qui ne le concernait pas.
L’Égyptien bredouilla quelques mots en arabe tout en alternant les coups d’œil au cadavre qui gisait à quelques mètres devant ses pieds.
Le Russe s’approcha et fouilla les poches du douanier, tandis que le docker, pétrifié par ce dont il avait été témoin, n’osait esquisser le moindre mouvement. Dans sa tête, mille pensées se bousculèrent. Il aurait dû prendre les jambes à son cou et prévenir quelqu’un mais il en était incapable. Ses membres refusaient d’opérer le moindre geste.
Au bout de quelques secondes interminables, le tueur de sang-froid revêtu de son costume couleur d’ange mit la main sur les clés du 4x4 et les lança dans la direction du contremaître qui les vit atterrir à ses pieds dans un bref cliquetis métallique.
— Prends sa bagnole et tire-toi avec. Abandonne-la dans un coin paumé. Prends aussi sa casquette, tu passeras inaperçu.
Il écarquilla les yeux, incrédule aux ordres de son patron.
— Qu’est-ce que… réussit-il à marmonner.
— Fais ce que je te dis. Tout ira bien. Et si tu balances un mot de tout cela à quiconque, tu sais ce qui t’attend.
L’homme en blanc s’était à peine relevé que le contremaître avait déjà ramassé les clés avant de disparaître derrière les piles de conteneurs, témoins muets d’un geste banal pour lui.
Se débarrasser des gêneurs.
Avec un peu de chance, les caméras de sécurité allaient le prendre en flagrant délit de vol de voiture de l’État, ce qui conduirait les enquêteurs à le suspecter pour la disparition de son propriétaire.
Premier pion avancé dans cette partie d’échecs qui venait de s’ouvrir.
Faire disparaître le corps à présent. Le balancer à l’eau était la chose la plus évidente. Il referait surface d’ici quelques jours, toutes les preuves matérielles le rattachant à la victime nettoyées par le sel de la mer. Empreintes, ADN.
Прощайте. Au revoir.
Ne subsistait que la balle logée dans son crâne. Une arme achetée sur le marché russe. Intraçable.
Mais il restait un écueil : obtenir la validation définitive de la douane pour le départ du navire. Pour cela, il n’envisageait qu’une possibilité.
Il décocha son portable et composa un numéro d’un téléphone à carte.
Au bout de la deuxième sonnerie, l’interlocuteur décrocha. Le Russe prit aussitôt la parole dans sa langue maternelle.
— Я думаю, у нас есть проблемы. Je crois que nous avons un petit problème.