Ahmès, scribe d’Egypte Aux sources de l'Histoire

À partir de quoi est-elle écrite ?


Conséquence de l’abandon de l’écriture hiéroglyphique au cours du ive siècle – mais qui était déjà quasiment oubliée depuis longtemps –, c’est une grande partie de l’histoire et de la civilisation égyptienne qui a sombrée dans l’obscurité. Les murs des temples sont devenus muets pendant près de 1 500 ans… jusqu’à ce qu’un homme accomplisse ce que personne n’avait réussi jusqu’alors, déchiffrer les « paroles divines ». Il s’appelait Champollion. Il ouvrit la porte à l’égyptologie et par son génie et sa persévérance, son œuvre a permis de faire reparler et revivre les vestiges de la brillante civilisation égyptienne.

Avant d’entamer notre voyage de près de trois mille ans en terre égyptienne, arrêtons-nous un instant sur les sources qui permettent de retracer cette longue histoire, qu’elles soient d’origine égyptienne (on parlera de sources « directes ») ou grecque (sources « indirectes »).

Les sources égyptiennes de l’histoire


Avec le déchiffrement des hiéroglyphes en 1822 par le Français Jean-François Champollion, c’est tout un monde qui revenait à la vie. Les temples, les papyri, les inscriptions gravées un peu partout en Égypte – et ailleurs –, tous ces témoignages allaient enfin pouvoir livrer à nouveau leur mémoire.

Ce sont donc de très nombreux documents, inexploitables et inexploités depuis quinze siècles, qui allaient pouvoir enfin être étudiés : stèles, papyri, inscriptions sur les temples sont autant de sources alors disponibles. Toutefois, un recul de prudence s’impose, beaucoup d’entre eux ne relatent pas de véritables « histoires » au sens où nous l’entendons aujourd’hui. Les Égyptiens ont tout de même composé ce qu’on appelle des listes royales, recensant les noms des pharaons qui se sont succédés sur la terre d’Égypte. Elles sont malheureusement toutes lacunaires. C’est probablement dans le but de consigner la succession des familles royales, et peut-être éviter des confusions dans les noms, que furent établies ces annales.

Les listes royales égyptiennes

La Pierre de Palerme (Ancien Empire)


Pour les périodes anciennes de l’histoire égyptienne, l’Ancien Empire et auparavant, c’est-à-dire la période surnommée « thinite », la Pierre de Palerme est un jalon d’importance. Certes incomplète (des fragments sont conservés dans divers musées, le plus gros étant à Palerme, au musée régional Salinas), cette stèle datée de l’Ancien Empire livre les noms des pharaons, depuis Méni (Narmer) jusqu’à la Ve dynastie. Ceux de la IIe dynastie font malheureusement défaut et nous verrons dans le premier chapitre la difficulté à retracer ne serait-ce que la simple succession de ses pharaons. En outre, dans le second registre de cette stèle, figure une liste d’évènements ayant eu lieu au cours de chaque règne ; fêtes, fondation de temples, hauteur des crues du Nil, etc. Cet acte qui peut nous paraître anodin est en fait révélateur de ce que les Égyptiens considéraient comme suffisamment important pour être conservé dans la pierre.

Quoique découverte par un Français en 1895, le contenu des informations de la Pierre de Palerme n’a été publié pour la première fois qu’en 1902 par l’égyptologue allemand Johan Heinrich Schäfer.

Le canon royal de Turin (Nouvel Empire)


Ce document est un papyrus éparpillé en 160 fragments rédigé en écriture dite « hiératique », une forme épurée et simplifiée de l’écriture hiéroglyphique (on parle de forme « cursive », cf. chapitre consacré à l’écriture), celle couramment pratiquée par les scribes sur les papyri. Découvert en 1822 à Thèbes par l’Italien Bernardino Drovetti, ce document recense avec une précision remarquable les règnes de près de 300 rois, roi-dieux, demi-dieux, depuis la période prédynastique jusqu’à la XVIIIe dynastie. Datant du règne de Ramsès II (xiiie siècle av. J.-C.), il est écrit au verso d’un document recensant des taxes. Son importance a été révélée par Jean-François Champollion qui en recomposa une partie. Le papyrus a été publié entre autres par sir Alan Gardiner, l’un des plus éminents égyptologues du xxe siècle. Il place en tout cas, tout comme la Pierre de Palerme, Narmer comme premier roi d’Égypte.

Les Tables d’Abydos (Nouvel Empire)


Cette liste de pharaons, depuis Narmer jusqu’à Séti Ier (XIXe dynastie, xiiie siècle av. J.-C), est gravée sur son temple en Abydos, dans un passage dénommé pour l’occasion « couloir des rois ». Le roi Séti y est représenté en train d’entretenir le culte de ses prédécesseurs et ancêtres tandis que son fils Ramsès II récite des louanges. Cette liste connaît quelques lacunes, par exemple pour les souverains des IXe et Xe dynasties, et oblitère totalement les noms d’Hatshepsout ou d’Akhénaton (Aménophis IV) par exemple. Elle a été découverte par Auguste Mariette. Dans le temple de Ramsès II, sur le même site, une seconde liste a été retrouvée, très fragmentaire puisqu’elle ne recense que dix-sept noms ; elle est actuellement conservée au British Museum.

La table de Saqqarah (Nouvel Empire)


Cette liste, retrouvée dans le tombeau d’un scribe « contrôleur des travaux de tous les monuments royaux » de l’époque de Ramsès II, présente cinquante-huit cartouches royaux, depuis Adjib (cinq ou sixième roi de Ire dynastie) jusqu’à Ramsès II. Elle est conservée actuellement au musée du Caire. Elle omet notamment les pharaons de la Deuxième Période intermédiaire (souverains Hyksos).

La table de Karnak (ou Chambre des Ancêtres, Nouvel Empire)


Il s’agit d’une liste découverte dans le temple de Thoutmosis III (XVIIIe dynastie) dans une partie dénommée « Chambre des ancêtres » et comportant soixante et un noms. Malgré le fait qu’elle cite des noms inconnus sur les autres listes, son seul défaut est de ne pas citer les rois dans l’ordre chronologique…

Tous ces documents permettent de retracer avec plus ou moins de précision la succession des pharaons. Dans la conception égyptienne en effet, rien ne séparait l’histoire du mythe et du religieux. Le souci, la notion même de « vérité historique », n’est qu’une construction de nos sociétés modernes et laïques.

Il faut encore citer pour être complet une œuvre qui, malheureusement, ne nous est parvenue qu’indirectement, celle du prêtre grec Manéthon.

Le récit de Manéthon de Sebennytos

Manéthon est né à Sebennytos, dans le Delta égyptien, au cours du iiie siècle av. J.-C. Il a composé à l’attention du roi Ptolémée Ier Sôter (l’un des rois grecs qui a régné sur l’Égypte après la conquête d’Alexandre) une histoire magistrale de l’Égypte, intitulée Ægyptiaca et qui avait pour intérêt notamment de citer tous les pharaons qui se sont succédé. Hélas !, cette œuvre nous est perdue et nous ne la connaissons à l’état fragmentaire qu’au travers d’autres auteurs qui la citent, en particulier Flavius Josèphe (ier siècle après J.-C.), Jules l’Africain (iiie siècle) ou encore Eusèbe de Césarée (iiie/ive siècles). Son intérêt est d’avoir été le premier à découper l’histoire égyptienne en trente dynasties, une classification toujours utilisée actuellement par les égyptologues, même si quelques précisions ont été apportées depuis. Quoique composée en grec, nous pouvons considérer cette source comme « égyptienne », l’auteur ayant dû avoir accès à certaines archives de temples de par sa fonction de prêtre. Il est l’auteur en tout cas de certains noms de pharaons « grécisés » qui sont restés dans le langage courant ; toutefois quelques-uns sont parfois très déformés, rendant leur identification difficile.

Il apparaît que le découpage en dynasties ne reflète pas nécessairement une réalité, les liens familiaux ne semblent pas avoir été ce qui a motivé Manéthon dans ce choix, qui est parfois étrange : rien ne distingue la IX de la Xe dynastie ; la XVIIIe dynastie ne connaît qu’un seul pharaon... Il a néanmoins été conservé pour son côté pratique mais résiste tout de même dans ses grandes lignes aux recherches égyptologiques et aux connaissances actuelles.

Pour les amateurs de bande dessinée, jetez un œil dans Le mystère de la grande pyramide d’Edward P. Jacobs (la série des Blake et Mortimer) où l’auteur met en scène la redécouverte d’un texte de Manéthon…

Les principaux auteurs Classiques, Grecs et Latins


Avant le développement de l’égyptologie à partir du xixe siècle, les historiens devaient se baser uniquement sur les travaux d’auteurs classiques, tous postérieurs à la civilisation pharaonique, l’exception étant Hérodote d’Halicarnasse, qui fit un voyage en Égypte au moment de la domination perse, vers 450 av. J.-C. (XXVIIe dynastie). C’est principalement dans les livres II (intitulé Euterpe) et III de ses Enquêtes que Hérodote évoque l’Égypte. Il a pu être le témoin d’une Égypte où la tradition pharaonique était encore bien présente et il réussit à en faire une description vivante et touchante.

Au cours du premier siècle av. J.-C., deux autres auteurs, Diodore de Sicile et Strabon, écrivent également sur l’Égypte. Le premier rédige une Bibliothèque historique monumentale de près de quarante volumes dont quinze seulement sont parvenus jusqu’à nous. C’est une véritable histoire de l’humanité qui dévoile une histoire des peuples, dont celle du peuple égyptien dans son premier Livre qu’il a visité vers 60 av. J.-C. (règne de Ptolémée XII). Quant à Strabon, il nous a laissé une Géographie universelle dans laquelle il évoque l’Égypte au livre XVII (chapitres un et deux) et y développe en plus une histoire des Ptolémées. Strabon cite Ératosthène, astronome et géographe grec du iiie siècle av. J.-C. dont il ne reste que quelques fragments épars de l’œuvre, comme étant la source principale de ses informations.

Ces trois auteurs ont livré des œuvres essentielles pour la connaissance de la géographie ancienne, des rites, des mœurs des Égyptiens. Hérodote par exemple laisse une description tout à fait précise du rituel de momification, mais sur un plan purement historique, la lecture de Hérodote nécessite un regard très critique. C’est aussi en se remémorant le texte de Strabon qu’Auguste Mariette, égyptologue français du xixe siècle, a pu retrouver l’emplacement du Sérapéum en 1851.

Plutarque (ier et iie siècles après. J.-C.) nous a laissé, dans Isis et Osiris, des informations très précieuses sur cette légende qui met en scène deux divinités chères au cœur des Égyptiens.

Mais depuis le xixe siècle, de nouvelles sources sont sorties de terre, tous ces vestiges archéologiques, monuments, artefacts, squelettes, papyri… Chaque objet est porteur d’une information, si minime qu’elle soit. C’est l’addition de toutes ces petites informations qui permet de retracer une nouvelle histoire de l’Égypte, non plus basée sur les écrits d’anciens auteurs mais sur ce que la civilisation elle-même a produit. Cette nouvelle histoire, qui a commencé à être écrite depuis l’expédition d’Égypte de Napoléon ou Champollion, est toujours en renouvellement ; elle se précise avec chaque nouvelle découverte archéologique et parfois, ce sont des pans entiers qui sont réécris à la lumière de nouvelles informations dont le développement de l’archéologie et de ses nouvelles techniques, depuis quelques décennies, a amplement participé.

Nous suivrons donc le fil de cette histoire longue de trente siècles, en respectant le découpage des dynasties et des empires ; ces derniers déterminent des périodes d’unité politique de l’Égypte, séparés par des périodes dites « intermédiaires », où le pays est sous la coupe d’envahisseurs ou souffre de divisions politiques. Nous suivrons la chronologie sommaire suivante (
en italique sont figurées les périodes qui ne seront pas traitées, c’est-à-dire après la fin de l’Égypte pharaonique) :

Chronologie sommaire

~3300

~2670

~2195

~2065

~1791

~1550

~1069

~664

~332

~30

~395 ap. J.-C.

~641

Dynasties

Dynastie « zéro »

Dynasties I et II

Dynasties III, IV, V et VI

Dynasties VIII à XI

Fin des Dynasties XI et XII

Dynasties XIII à XX

Dynastie XXI à XXV

Dynastie XXVI à XXX

Grandes périodes

Prédynastique

Ancien Empire

Première Période intermédiaire

Moyen Empire

Deuxième Période intermédiaire

Nouvel Empire

Troisième Période intermédiaire

Basse Époque

Époque grecque, ptolémaïque

Époque romaine

Période copte ou byzantine

Conquête arabe

A suivre... L'Egypte Préhistorique et Prédynastique