Ahmès, scribe d’Egypte Egyptologues célèbres


Cette page et son contenu sont un complément textuel direct en rapport avec le roman « Ahmès, scribe d’Egypte » de Nicolas KOCH (à paraître prochainement)


Cette Description de l’Égypte (voir 1ère illustration à droite) est à l’origine du développement de la vague d’égyptomanie qui allait balayer tout le xixe siècle. Malgré tout, il manquait à celle-ci un élément qui n’est pas un détail : la compréhension des hiéroglyphes…

Des tentatives avaient été engagées auparavant, et parmi celles-ci, retenons surtout celle de Thomas Young, médecin britannique qui se prit de passion pour l’étude des hiéroglyphes après avoir tenu entre ses mains, en 1814, un papyrus démotique. À l’aide de la pierre de Rosette, Thomas Young fait plusieurs étapes majeures dans le déchiffrement des hiéroglyphes, en mettant en évidence quelques-unes des particularités de l’écriture sacrée : le caractère phonétique de certains signes, les liens entre écritures hiératiques, démotiques et hiéroglyphiques ainsi que l’inscription des noms royaux au sein de cartouches. Toutes décisives qu’elles soient, ces découvertes montraient quelques lacunes et Jean-François Champollion refusera toujours d’admettre qu’il s’était basé sur les travaux du Britannique…

Jean-François Champollion


é à Figeac en 1790, le jeune Jean-François est un enfant précoce. Mais issu d’une famille modeste dans une ville un peu éloignée de tout, il est envoyé chez son frère Jacques-Joseph à Grenoble. Il apprend à lire tout seul et tout juste âgé de onze ans, il se met à l’étude du grec et de l’hébreu, non sans avoir appris le latin, et avec l’aide de l’abbé Dussert, son précepteur, il apprend des notions d’arabe et de chaldéen. Au cours de l’année 1806, le jeune Champollion se prend de passion pour les hiéroglyphes égyptiens et la langue égyptienne dont il est persuadé que le copte est le dernier état de l’évolution de celle-ci.

C’est dans le but d’étudier le copte, langue liturgique des Chrétiens d’Égypte, que Champollion monte à Paris afin de suivre des cours au Collège de France. Se penchant sur l’étude des hiéroglyphes, en véritable génie – je ne trouve pas d’autres mots  –, Champollion conclut très vite à l’absence des voyelles dans l’écriture hiéroglyphique, à l’image des autres langues sémitiques qu’il maîtrise parfaitement. Travaillant à partir de mauvaises copies de la pierre de Rosette (qu’il ne verra jamais !), Champollion réussit à isoler les cartouches de Ptolémée qui apparaissent à cinq reprises. Il est persuadé que le nom est écrit à l’aide de signe phonétiques, c’est-à-dire qui notent des « sons », et non pas uniquement d’idéogrammes, des signes qui évoquent un mot en entier. Nous sommes en 1821. L’année suivante, il réussit à mettre la main sur une lithographie d’un obélisque du temple de Philæ sur la base duquel il arrive à isoler le cartouche de Cléopâtre, nom qui possède des lettres en commun avec Ptolémée (P, T et L). Champollion comprend vite qu’il est en bonne voie… Au cours de l’été suivant, il remarque sur une reproduction du zodiaque de Dendérah que de nombreux mots sont terminés par le dessin d’une étoile. Intéressant. L’égyptien hiéroglyphique contient donc des signes déterminatifs, qui ne se prononcent pas. En septembre 1822, il met la main sur deux cartouches, des noms de rois donc ; sur l’un deux, représenté ci-dessous, il identifie deux signes comme étant le son « s » ; le premier, le soleil qu’il rend par le son « râ » puis le second qu’il prend pour le son « m » :

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Vous l’avez compris, cela donne : Râ + m + s + s = Ramsès. Ramsès, ce grand pharaon du Nouvel Empire ! Enthousiasmé, il réussit à lire un second cartouche, celui de Thoutmosis. Ému et secoué par sa découverte, Champollion se précipite à la bibliothèque de l’Institut où son frère possède un bureau. La légende veut qu’à peine entré dans celui-ci, il lâche les mots « Je tiens l’affaire ! » avant de s’évanouir, épuisé ou submergé par l’émotion, on ne le saura jamais. Quelques jours plus tard, secondé par ses deux frères, il envoie ses conclusions dans la fameuse lettre à M. Dacier. Ce dernier, historien et philologue, était l’un des protecteurs de Champollion. Il avait tout simplement réussi à percer la clef de l’écriture hiéroglyphique, à savoir qu’elle se compose de trois types de signes différents : les signes à visée phonétique (la chouette pour le son « m », la vipère pour le son « f », etc.), à visée idéographiques (un signe pour un mot) et des signes dits déterminatifs qui ne se prononcent pas mais servent à préciser la nature des mots qui les précède. Il fait publier cela dans un petit ouvrage intitulé Précis du système hiéroglyphique des anciens Égyptiens en 1828.
Champollion aura l’occasion de vérifier in situ ses découvertes lors d’un unique voyage en Égypte du 18 août 1828 au 3 décembre 1829, soit presque un an et demi sur place. Il peut y rassembler une somme considérable d’informations relatives à l’histoire et à la langue de l’Égypte antique, qui seront publiées sous le titre de Monuments de l’Égypte et de la Nubie. Finalement nommé conservateur des antiquités égyptiennes au futur musée du Louvre, Jean-François Champollion s’éteint, épuisé par un travail de titan, en 1832. Sa Grammaire égyptienne ne sera publiée qu’en 1836, soit quatre ans après sa mort…
Par son labeur écharné, sa passion, son génie et sa détermination, Champollion aura permis de rouvrir le grand livre des Pharaons, de faire parler à nouveau tous les monuments de l’Égypte ; il venait, rien de moins, d’ouvrir la voie à l’égyptologie.

Des successeurs de Champollion, certains noms sont à retenir. En premier celui de Karl Richard Lepsius, un égyptologue prussien qui voit dans ce métier une manière d’assouvir ses ambitions. Il est l’auteur de nombreux ouvrages consacrés à l’Égypte ; retenons en particulier les Monuments d’Égypte et d’Éthiopie d'après les dessins rapportés de l'expédition scientifique organisée dans les années 1842-1845 dans ces deux pays sur ordre de sa majesté, le roi de Prusse, Frédéric Guillaume IV, dont les douze volumes sont publiés entre 1842 et 1845. Lepsius a permis le développement du musée de Berlin grâce aux pièces qu’il fait ramener d’Égypte.

Auguste Mariette (1821/1881)


Mais penchons-nous surtout sur un français, François-Auguste-Ferdinand Mariette, né en 1821 à Boulogne-sur-Mer. Il se prend assez tôt de passion pour l’Égypte, après une visite au musée de sa ville natale qui comprend une petite section consacrée aux antiquités égyptiennes. Comme il le dit très justement, « Le canard égyptien est un animal dangereux (…) un coup de bec, il vous inocule son venin et vous êtes égyptologue pour la vie » ! Après être embauché au Louvre, il réussit en 1850, doté d’une petite bourse, à se rendre en Égypte afin de récupérer des manuscrits coptes. Devant l’échec de cette mission, il décide de détourne la somme allouée afin d’engager – clandestinement ! – des fouilles à Saqqarah, où il va réussir à dégager le Sérapéum, la nécropole des taureaux sacrés, Apis, en se basant sur les souvenirs des écrits de Strabon qui avait fait une description du monument et de son allée bordée de sphinx (dromos) dont il entreprend le désensablement (il en découvre près de 134 au total !). Mais par manque de fonds, et devant les soucis causés par l’administration égyptienne, il ne peut continuer. C’est grâce à sa volonté qu’il réussit à continuer et à dégager totalement le Sérapéum en novembre 1851.

Ce fut pour lui alors le début d’une reconnaissance mondiale ; parmi ses découvertes, il a ramené en France le splendide scribe accroupi du musée du Louvre (ci-contre). Il s’installe alors avec son épouse à Saqqarah, dans la « villa Mariette ». De retour en France en 1854, il entame la publication du Sérapéum dont un premier volume sorte en 1857.

Il retourne cette même année en Égypte et engage des fouilles à Dra Abou el-Naga où il met au jour le tombeau inviolé d’Ahmosis. Mariette est surtout connu pour être le fondateur du Service des antiquités égyptiennes (il est nommé directeur par le Pacha le 4juillet 1858) et du musée de Boulaq, le précurseur de celui du Caire et dont il devient le directeur à son inauguration en 1863. À partir des années 1860, il organise administrativement le jeune Service des antiquités ; l’un de ses combats est d’éviter le pillage des sites, ce dont il ne s’était pas privé au début de sa carrière. Il est alors employé à part entière de l’Égypte et quitte son poste du Louvre. Il ouvre dans toute l’Égypte des chantiers ; il a alors sous ses ordres plus de deux mille ouvriers : dégagement du temple de Séthi à Abydos, à Thèbes il découvre la sépulture de la reine Iâhhotep, désensablement du temple d’Edfou… Les difficultés commencent à se faire sentir à la fin des années 1860. Ismail Pacha, le successeur de Saïd Pacha à la tête de l’Égypte, lui met des bâtons dans les roues. Les fouilles se multiplient en Égypte, organisées par d’autres pays et il a toutes les peines du monde à tous les surveiller. Malgré ses avanies, il ne chôme pas pour autant : commissaire de l’Égypte pour l’exposition universelle de 1867 ; auteur des textes de l’opéra Aïda de Verdi, écrit à l’occasion de l’ouverture du Canal de Suez… La distinction suprême, celle de Pacha, lui est accordée en 1878 ; c’est d’ailleurs ainsi qu’on le connaît plus généralement, « Mariette Pacha ». Sa santé n’est malheureusement pas très bonne et il s’éteint des suites des complications de son diabète en 1881, au Caire ; son tombeau repose aujourd’hui devant l’entrée du musée du qu’il contribua à enrichir et à développer. Mais avant de mourir, il avait eu la chance d’avoir sous ses ordres un certain Gaston Maspéro qui prendra sa succession au poste de directeur du Service des Antiquités.

Gaston Maspéro (1846/1916) et Flinders Petrie (1853/1942)


Autodidacte de l’égyptologie, passionné par les langues orientales, il devient titulaire à la chaire des antiquités égyptiennes du Collège de France en 1873 avec un poste de chargé de cours. À la mort de Mariette, il prend sans grande conviction le poste de directeur du Service des antiquités égyptiennes en 1881. Dès le début de sa carrière en Égypte, il apprend que divers objets circulent au marché noir. Remontant la piste, Maspéro vient à rencontrer Ahmed et Mohamed Abd el-Rassul qui résident dans le petit village de Gournah. Ces deux hommes lui dévoilent leur secret : partis en 1871 à la poursuite d’une chèvre égarée du troupeau, les deux frères découvrent par hasard une cachette où était tombé l’animal et où étaient entassées près d’une cinquantaine de momies ; ils venaient de découvrir la fameuse cachette des momies royales de Deir el-Bahari (DB320) et dont ils écoulaient les objets précieux sur le marché noir ! Celles-ci avaient été protégées de la guerre civile qui sévissait au début de la XXIe dynastie par les Grands prêtres du clergé d’Amon. Et parmi celles-ci, les grands pharaons du Nouvel Empire : Séthi Ier, Ramsès II, Thoutmosis Ier, II et III, Séqénenrê Taâ Ier, et quelques reines également : Ahmès-Néfertari, Tétishéri…Émile Brugsh, le collaborateur de Maspéro se charge du rapatriement des momies au Caire où elles reposent encore aujourd’hui.

Pendant le temps de Maspéro aux Service des antiquité, un archéologue anglais se fait connaître : il s’appelle Flinders Petrie ; il est alors professeur d’égyptologie à l’University College de Londres (UCL). Il est considéré actuellement comme étant le fondateur d’une archéologie nouvelle en Égypte, basée sur des méthodes de fouilles scientifiques, et notamment la stratigraphie, c’est-à-dire l’étude de la succession des couches archéologiques qui permet de dresser des chronologies. Durant sa longue carrière Petrie aura l’occasion de travailler sur une douzaine de grands sites, et en particulier au Fayoum où il découvre les fameux portraits de l’époque romaine dont nous avons parlé dans le préambule de cet ouvrage. Petrie s’attaque également au site de Tell el-Amarna, éphémère capitale d’un règne qui marqua son temps, celui d’Akhénaton (fouillé à partir de 1892). En 1891, l’égyptologue britannique entame l’étude de la pyramide de Meïdoum ; il ira également à plusieurs reprises à Abydos. Directeur de la chaire des antiquités égyptiennes à l’UCL, il participe au développement de son musée qui abrite aujourd’hui une impressionnante collection d’objets qu’il fit ramener d’Égypte ; ce musée porte d’ailleurs son nom aujourd’hui. Ses travaux marquent une évolution dans le processus scientifique de la recherche égyptologique ; il fut en cela le maître de nombreux archéologues, et notamment un certain Howard Carter. En ce tout début du XXe siècle, les regards se tournent alors vers une petite vallée de la Thèbes ouest.

Le XXe siècle - Howard Carter (1874/1939) et la Vallée des Rois


« La Vallée des Rois… Comment ce seul nom ne ferait-il pas rêver ! De toutes les merveilles de l’Égypte, il n’en est pas une qui frappe autant l’imagination. Ici, loin des bruits de la vie, dans cette vallée désertique, dominée par la « Cime » comme par une pyramide naturelle, gît une trentatine de rois et parmi eux, le plus grand que l’Égypte ait jamais connu. De ces trente rois, il n’en reste probablement que deux – Amenhotep II, dont on peut voir la momie dans son sarcophage – et Toutankhâmon, intact dans son naos d’or. C’est là, quand les exigences de la science auront été satisfaites, que nous voudrions le laisser reposer. »

Howard Carter, La fabuleuse découverte de la tombe de Toutankhamon, Pygmalion, 1978.



Entre temps Petrie avait eu sous ses ordres un Anglais dénommé James Edward Quibell, alors inspecteur du Delta de 1899 à 1905. À partir de cette date, ce jeune archéologue entame des recherches dans la Vallée des Rois, Biban el-Moulouk en arabe, et y met au jour la tombe, aujourd’hui numérotée KV46, de Touya et Youya, les parents de la reine Tiyi, mère d’Amenhotep III. À cette époque, Carter, grâce à ses talents de peintre qu’il hérita de son père, à déjà les pieds en Égypte. En 1891, il avait été présenté à son compatriote Percy Newberry, alors employé par l’Egypt Exploration Fund (EEF) et qui entamait des fouilles dans les tombes de Béni Hassan. Il travaillera ensuite pour le Suisse Naville puis pour Petrie, qu’il n’appréciait guère, à Tell el-Amarna. Ce sentiment était réciproque puisque le grand archéologue britannique écrivit à son propos : « M. Carter est un garçon de bonne composition qui s’intéresse exclusivement à la peinture et à l’histoire naturelle (…) Je ne vois pas l’utilité pour moi d’en faire un fouilleur » .

En 1903-1904, Carter est nommé inspecteur à Saqqarah après avoir occupé le poste d’inspecteur général des monuments de Haute-Égypte à partir de 1900. Suite à un incident avec des touristes dans le Sérapéum, Carter démissionne de son poste, refusant de présenter ses excuses. Après avoir été renvoyé du Service des antiquités, il fait la rencontre d’un riche lord anglais, Carnavon, qui avait fui l’Angleterre pour des raisons de santé . S’ennuyant en Égypte, le lord pensât que l’archéologie pouvait être un bon passe-temps. Ce dernier prit Carter à son service en 1907, sous les recommandations de Maspéro, afin d’engager des fouilles et obtient une concession dans la Vallée des Rois, à la suite de Theodore Monroe Davis. Déjà, il avait un nom en tête, un petit roitelet de la XVIIIe dynastie dont on ne savait presque rien, Toutânkhamon, fils d’Akhénaton. Carter est à l’origine de la découverte de nombreux tombeaux tel celui de Thoutmosis IV (KV43) mais il reste persuadé que la tombe de Toutânkhamon est là, enfouie dans les roches de la Vallée. Un Américain, son prédécesseur dans la Vallée des Rois, Theodore Davis, avait découvert des objets à son nom, et notamment une coupe en faïence. Mais en 1922, lord Carnavon, qui payait les fouilles, avait l’intention d’y mettre un terme. Carter le persuade finalement de continuer une année supplémentaire. Encore une fois, les grandes découvertes tiennent à peu de choses. Car cette année lui a permis de découvrir la tombe de Ramsès VI et en novembre 1922, à côté de celle-ci, il tombe par hasard sur un emmarchement ensablé qu’il fait dégager de ses gravats. Au bout de quelques jours, toutes les marches sont mises au jour et Carter et son équipe découvrent une porte murée. Il écrivit à son propos : « Sans aucun doute, la tombe présentai tous les aspects propres à la xviiie dynastie. Était-ce celle d’un aristocrate enterré là par autorisation royale ? Ou plutôt une cache royale, abritant pour des raisons de sécurité une momie et son mobilier ? À moins que ce ne fût la tombe du roi à qui j’avais consacré tant d’années de recherches ? » . Ravalant son envie d’aller plus loin, il fait boucher l’accès et fait parvenir à Carnavon un télégramme en Angleterre où il était retourné : « Avons enfin fait une découverte extraordinaire dans la Vallée : une tombe somptueuse dont les sceaux sont intacts ; l’avons refermée jusqu’à votre arrivée ; félicitations » .

Arrivé le 23 novembre avec sa femme lady Evelyn Herbert, le travail reprend dès le lendemain. La porte plâtrée est dégagée et démontée minutieusement. Derrière elle, un long couloir en pente douce qui fut vidé de ses gravats en quelques jours. Devant eux alors, une seconde porte ; sur celle-ci un sceau, aisément identifiable. Le 29 novembre, Carter décide de la franchir. Derrière celle-ci, c’est un amoncellement de merveilles qui attend l’archéologue anglais. Laissons-le être témoin de ce moment privilégié :

« Lentement, désespérément lentement, le reste des gravats qui encombraient la partie inférieure de la porte fut déblayé. L’instant décisif était arrivé. Les mains tremblantes, je pratiquai une petite ouverture dans le coin supérieur gauche. J’y introduisis une tige de fer qui ne rencontra que le vide. Puis je plaçais une bougie devant l’ouverture pour m’assurer qu’il n’y avait pas d’émanations dangereuses, élargis le trou – et regardai. Anxieux, lord Carnavon, lady Evelyn et Callender  se tenaient près de moi.
D’abord, je ne vis rien. L’air chaud qui s’échappait de la chambre faisait clignoter la flamme de la bougie. Puis, à mesure que mes yeux s’habituaient à l’obscurité, des formes se dessinèrent lentement : d’étranges animaux, des statues, et, partout, le scintillement de l’or. Pendant quelques secondes – qui durent sembler une éternité à mes compagnons – je restai muet de stupeur. Et, lorsque lord Carnavon demanda enfin : « Vous voyez quelque chose ? », je ne pus que répondre : « Oui, des merveilles ! ».


Difficile de s’imaginer l’ambiance qui devait régner dans la pénombre de l’antichambre, tout juste éclairée par la timide flamme des bougies et dont la lueur devait se refléter sur l’or de ce trésor…

Le tombeau dégagé des roches de la Vallée est bien celui de Toutânkhamon, le KV62. Cette découverte, l’une des plus exceptionnelles de ce xxe siècle tout juste émergé dans la douleur des horreurs de la guerre, a propulsé Carter du quasi-anonymat à la renommée mondiale. L’année suivante, lord Carnavon s’éteint. Une malédiction des pharaons ? Les journalistes de l’époque ont longtemps épilogué sur ce mystérieux décès – ainsi que les autres qui ont eu lieu les années suivantes. On sait aujourd’hui que Carnavon était atteint d’une septicémie suite à une piqûre de moustique qui s’était infecté après qu’il s’eut coupé avec la lame de son rasoir. À cette époque, on ne connaissait pas encore les antibiotiques. Mais cette soi-disant malédiction a réussi à faire couler beaucoup d’encre. D’ailleurs, le meilleur argument pour répondre à cette hypothèse farfelue tient simplement dans le fait que Carter ne s’éteint qu’à l’âge de soixante-cinq ans, dix-sept années après sa découverte.

Avant la guerre, Jean-Philippe Lauer (1902/2001) et Pierre Montet (1885/1966)


Arrivé en Égypte en 1926 afin de seconder Cecil Firth à Saqqarah, c’est un destin exceptionnel qui attend Jean-Philippe Lauer. Succédant à Firth, Quibell conserve Lauer avec lui jusqu’en 1936, année où son contrat n’est pas renouvelé. Malgré tout, Lauer réussit à rester en Égypte, fort heureusement, car dans l’après-guerre, il prendra la suite de Saqqarah et sera le fondateur, en 1963, de la Mission française de Saqqarah. Inexorablement, Lauer entame les fouilles et les restaurations ; l’arrivée de Nasser au pouvoir en Égypte est le seul moment de sa carrière où il ne peut faire de fouilles. Jusqu’à son décès en 2001, Lauer aura patiemment remonté, pierre par pierre, la muraille du complexe funéraire de Djéser. Son nom restera attaché à jamais à Saqqarah dont il aura fait découvrir au monde entier toute la splendeur de cette époque reculée de l’Ancien Empire.

Au moment de la déclaration de la Seconde Guerre mondiale, un archéologue français, Pierre Montet, mettait au jour les restes de la cité de Tanis dans le Delta, où il découvre en 1940, entre autres, le superbe masque funéraire en or de Psousennès Ier (XXIe dynastie) dans sa tombe, bref un trésor, conservé en partie au musée du Caire comparable à celui de Toutânkhamon mais pourtant beaucoup moins connu du grand public, au regard des évènements internationaux et du contexte plus que pesant qui ont éclipsé cette découverte.

« Votre appel n'appartient pas à l'histoire de l'esprit parce qu'il vous faut sauver les temples de Nubie, mais parce qu'avec lui, la première civilisation mondiale revendique publiquement l’art mondial comme son indivisible héritage. Il n'est qu'un acte sur lequel ne prévale ni l'indifférence des constellations ni le murmure éternel des fleuves : c'est l'acte par lequel l'homme arrache quelque chose à la mort. »

André Malraux parle de l’appel de l’Unesco


Nasser vient d’arriver au pouvoir en ce début des années 1950. Son projet pour l’Égypte, un grand barrage en amont d’Assouan, la première cataracte, afin d’augmenter la surface de terres cultivables et de mettre un terme à la crue. Le premier barrage, achevé dès 1902, puis rehaussé quelques décennies plus tard, s’était avéré insuffisant. Nasser prend donc la décision, en 1956, d’ériger un gigantesque barrage long de plus de trois kilomètres, créant un lac artificiel en Nubie de plus de cent cinquante milliards de mètres cubes d’eau, en amont d’Assouan, sur une longueur de près de cinq cents kilomètres – en d’autres termes, un projet « pharaonique ». Les eaux allaient alors remonter de plus de soixante mètres.

Le problème, et il est de taille, c’est que de très nombreux édifices datant de la période pharaonique et gréco-romaine, allaient disparaître sous les eaux. C’était simplement inenvisageable. Alors entre en piste une égyptologue, la première femme à avoir dirigé un chantier de fouilles en Égypte à partir de 1938, et la première à rejoindre l’Institut français d’archéologie orientale, l’IFAO. Christiane Desroches Noblecourt. Mandatée afin d’évaluer les dégâts occasionnés par cette construction, l’égyptologue lance alors un SOS, aidée de l’Unesco et du ministre égyptien de la culture Sarwat Okasha, le 8 mars 1960. L’Égypte était en proie à de lourdes difficultés économiques et n’aurait put assumer à elle seule les coûts des travaux : c’est en tout vingt-deux temples et chapelles qu’il faut déplacer et des chantiers de fouilles à lancer en urgence. Le barrage était déjà construit et le maximum de hauteur d’eau allait être atteint en 1972. Il fallait passer à l’acte. L’appel fut entendu ; il est d’ailleurs à l’origine de la notion de « patrimoine mondial », les temples d’Abou Simbel ayant été classés dans cette catégorie.

En novembre 1963, un consortium est créé, le Joint Venture Abou Simbel. Un projet suédois est retenu : il s’agira de découper, morceaux par morceaux les deux temples d’Abou Simbel ; en tout plus de 1000 blocs de pierre, d’un poids supérieur à dix tonnes, à déplacer et à réassembler soixante-cinq mètres plus haut, adossés à une colline artificielle érigée pour l’occasion. Il fallait de plus respecter l’alignement des temples, construits afin que le la lumière de Râ illumine à nouveau l’intérieur du temple à deux dates bien précises, le 21 octobre et le 21 février.

Christiane Desroches Noblecourt réussit même à convaincre le Général de Gaulle, de prendre en charge le déplacement du temple d’Amada, qui, ne pouvant subir un découpage et un remontage, devait être déplacé en entier, transporté sur des rails et déposé à plusieurs kilomètres de son emplacement originel.

Malgré le déplacement à l’époque de plus de cent mille personnes, le lac Nasser s’est parfaitement intégré aujourd’hui au paysage. Grâce à la volonté acharnée de Christiane Desroches Noblecourt, les temples de Nubie étaient sauvés ; ils accueillent aujourd’hui des centaines de milliers de visiteurs chaque année. La population est même revenue sur les berges du lac et la nature a repris ses droits.

Depuis cette époque, les travaux sur l’Égypte se sont multipliés et il est impossible d’en faire une liste tant elle est longue. Certaines découvertes sont mêmes inattendues, comme ce 63e hypogée retrouvé dans la Vallée des Rois, non loin des tombes de Ramsès VI et de Toutânkhamon. À Karnak, la création du Centre franco-égyptien d’étude des temples de Karnak à partir de 1967 sous l’égide d’André Malraux a permis de relancer les travaux et les restaurations dans ce haut lieu cultuel de l’Égypte antique ; la Mission française d’Archéologie de Saqqarah – créée en 1963 par Jean Leclant – continue ses travaux sur les pyramides de reines de la VIe dynastie et sur la publication des Textes des pyramides.

Au final, de nombreuses équipes pluridisciplinaires, issus de nombreux pays travaillent actuellement en Égypte, qui participent à l’engouement international pour l’égyptologie, sous la responsabilité, depuis l’année 2002, de l’énergique secrétaire général du Conseil suprême des Antiquités égyptiennes, le docteur Zahi Hawass, architecte de la restauration du Sphinx.

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Page de couverture de la Description de l'Égypte, 1809. Domaine public.

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Portrait de Jean-François Champollion

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Statue d'Auguste Mariette devant le musée du Caire où il repose. © Euverte.

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William Matthew Flinders Petrie. Domaine public