Ahmès, scribe d’Egypte L’Égypte pharaonique, un long fleuve tranquille ?

Les trente siècles qui ont vu s’épanouir la civilisation de l’Égypte pharaonique, c’est-à-dire la période durant laquelle le pays est gouverné, bon gré mal gré, par des pharaons, d’environ 3000 av. J.-C., jusqu’à la conquête romaine en 50 av. J.-C., peuvent parfois donner le sentiment que cette civilisation formait un « tout », immuable et immobile, comme si elle avait été figée dans la pierre des splendides vestiges qu’elle nous a transmis dans son ardent désir d’éternité.

Il est vrai que l’Égypte pharaonique a connu l’une des plus longues histoires de toutes les civilisations du Proche-Orient, plus de trois millénaires, soit deux de plus que celle de l’Occident chrétien. C’est peut-être à cause de cela que nous devons ce sentiment. Ou bien est-ce en raison de la présence de ce magnifique fleuve-dieu, le Nil, pourvoyeur de vie dans un pays désertique, et marquant un contraste saisissant entre le rouge des terres arides et le vert de la fine bande habitée sur ses berges. Un fleuve qui unifie un pays tout entier.

Pourtant, l’histoire de la civilisation égyptienne n’a rien d’immobile ou d’immuable. Elle est le fruit d’une longue évolution dont les racines tant culturelles, institutionnelles que linguistiques plongent très loin dans la préhistoire, bien avant les premiers pharaons. Comme bien d’autres civilisations, l’Égypte s’est développée, transformée – politiquement, géographiquement et linguistiquement –, tout en réussissant un exploit, celui de conserver son âme profonde surgie du plus profond de la préhistoire qui a vu progressivement la maturation d’une société nouvelle donnant naissance à la monarchie pharaonique émergée trois millénaires avant Jésus-Christ.

De ce fait, l’Égypte véhicule ainsi bon nombre d’idées reçues, sur son histoire, ses vestiges et son écriture. Les pyramides, image d’Épinal de la civilisation pharaonique, n’ont pourtant été érigées qu’au cours de l’Ancien et du Moyen-Empire et déjà n’était-elle alors que l’ombre d’elles-mêmes, pour être abandonnées presque totalement au cours du Nouvel Empire par une nouvelle forme de dernière demeure terrestre, l’hypogée ou tombe creusée dans la roche. Aussi, sous les Ramsès, on ne construisait plus de pyramides depuis bien longtemps… La pyramide est elle-même l’aboutissement d’une longue maturation architecturale mais aussi idéologique et spirituelle. Les hiéroglyphes quant à eux, qu’on rattache à la civilisation pharaonique, ont été « inventés » avant le début de l’Histoire, c’est-à-dire l’avènement d’une monarchie centralisée. Ils ont par ailleurs survécu à l’invasion romaine pour ne disparaître définitivement qu’au ive siècle de notre ère ! Cette écriture, vous le constaterez en lisant la partie qui lui est consacrée sur ce site, a bien évolué au fil des millénaires… Un scribe du Nouvel Empire aurait sans aucun doute été incapable de lire un texte écrit 1500 ans auparavant.

Ainsi, l’Égypte n’est pas née toute créée, émergée des sables des déserts par un beau matin… pour disparaître sous les coups de l’empire Romain trois mille ans plus tard.

Mais que ces réalités ne retirent rien à la fascination que cette civilisation « brillante », car baignée par la lumière du dieu solaire, exerce sur nous. Son étonnante stabilité politique, malgré des périodes difficiles, a été sans aucun doute l’une des clefs de sa longévité. Au-delà des invasions et des bouleversements, l’Égypte a su, peu ou prou, rester la même, qu’elle fût ou non sous le joug d’une domination étrangère, ou que des forces intestines aient essayé de la déstabiliser. C’est donc ce qui est particulièrement remarquable chez elle : une vie rythmée par le cours du Nil et sa crue, au gré du temps qui passe, paisiblement… Mais alors, cette civilisation égyptienne ne serait-elle qu’un long fleuve tranquille ? Aucunement, même si certains affirmeront qu’elles étaient un pays prédestiné : une fine bande de terre ensemencée par les eaux du Nil serpentant les déserts pour aboucher sur un delta marécageux. Et au-delà, le monde sauvage, hostile. Celui des animaux dangereux et des peuplades pas toujours paisibles.

Ainsi, le pays oppose le vert des terres fertiles inondées une fois par an par la crue du Nil, et le rouge des déserts, Libyque à l’ouest et Arabique à l’Est. Cette dualité forte, qui symbolise à elle seule l’ensemble de la civilisation égyptienne, est marquée dans le nom que les Égyptiens donnèrent à leur pays : Kémèt, ce qui signifie « la Noire » en référence aux terres limoneuses laissées par le fleuve à chaque crue. Par opposition, la partie des terres bordant les déserts était appelée Deshrèt, « la Rouge », des zones souvent hostiles et peuplées d’animaux sauvages, à l’exception de quelques petites îlots isolés, les oasis de Dakhla, Farafra, Siwa et Kharga. Ce paysage, lui-même souvent considéré à tort comme immuable, n’a cessé de se métamorphoser. Celui que nous pouvons contempler aujourd’hui n’a que peu de choses en commun avec le paysage qu’offrait jadis la Vallée du Nil. Et il s’est profondément modifié tout au long des trois millénaires de la civilisation pharaonique, conséquemment à un glissement du climat vers la sécheresse et la tendance à l’aridité dont le dernier est survenu au cours des dernières phases du néolithique. La construction du haut barrage d’Assouan dans les années 1960 (le Sadd el-‘Alî), sous l’impulsion de Nasser, a effacé les bienfaits de la crue miraculeuse et a englouti sous les eaux de nombreux temples, dont certains ont été heureusement sauvés de la disparition (le très médiatique Abou Simbel, le temple d’Isis à Philæ, etc.) grâce à l’ingéniosité et à la volonté d’une poignée de scientifiques, et sous l’égide de l’Unesco. L’ouvrage hydro-électrique tira définitivement un trait sur ce qui avait rendu possible la civilisation égyptienne, ce qui en avait fait toute la richesse et l’unicité, la crue. Mais il a sauvé les Égyptiens par ces retombées économiques.

D'où provient le nom "Egypte" ?

En vous posant la question, je suis certain que vous allez répondre : « c’est encore un coup des Grecs ! » Il est vrai que la toponymie d’origine grecque est importante en Égypte (Crocodilopolis, Coptos, Hiérakonpolis, Memphis, etc.). Et pourtant…

Le nom « Égypte » provient, par une évolution étonnante, indirectement de l’égyptien ancien, et plus précisément de l’un des noms donnés à la ville de Memphis, qui fut capitale à plusieurs reprises dans l’histoire, et plus précisément à l’un de ses temples dédié au dieu Ptah, le Hout-ka-Ptah, traduction « le château du ka de Ptah ». Visité par les étrangers, et notamment les géographes grecs (eh oui, tout de même !), ceux-ci transformèrent ce nom en AYGUPTO, qui donna finalement ÉGYPTE.