Ahmès, scribe d’Egypte La Vallée des Rois

La Vallée des Rois


Cette page et son contenu sont un complément textuel direct en rapport avec le roman « Ahmès, scribe d’Egypte » de Nicolas KOCH (à paraître prochainement)


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La Vallée des Rois depuis la montagne thébaine. © Euverte. En contrebas, la tombe de Toutânhkamon.

« Tout disait autour de moi que l’homme n’est quelque chose que par son âme ; roi par la pensée, frêle atome par son enveloppe, l’espoir seul d’une autre vie peut le rendre vainqueur dans cette lutte continuelle entre les misères de son existence et le sentiment de son origine céleste… dans ces lieux de ténèbres, je me croyais sour la puissance d’Aladin, sous un charme magique ; il me semblait que je fusse guidé par la lumière de la lampe merveilleuse, et au moment d’être inité à quelque grand mystère »

Louis Nicolas Philippe Auguste de Forbin, peintre et directeur des musées royaux en 1815, visite pour la première fois la Vallée des Rois. Cité par Ch. Jacq, Voyage dans l’Égypte des Pharaons, Perrin, Tempus, 2004, p. 166.

La Vallée


Autre lieu où le Nouvel Empire a laissé une empreinte durable, la Vallée des Rois, où sont enterrés la grande majorité des pharaons de ces trois dynasties. Avec ce lieu, nous pénétrons dans un autre domaine. Karnak était celui de la lumière ; la Vallée est celui de l’ombre, du désert aride, sur la rive ouest de Thèbes, celle des morts.

Le choix de ce lieu assez reculé, au pied de la cime thébaine n’est pas un hasard : facilement protégeable des intrusions à plusieurs heures de marche de tout centre ou localité, la Vallée était la représentation symbolique de l’ « horizon égyptien » où le soleil se couchait pour entamer son long périple dans l’au-delà avant de renaître à l’est. L’autre élément important de la symbolique religieuse est la présence de la cime thébaine qui s’élève aujourd’hui à environ quatre cent cinquante mètres d’altitude (dénommée El-Qurn), dont la forme évoque une pyramide. Il est le lieu de prédilection de la déesse Méretseger, « celle qui aime le silence », protectrice des ouvriers de Deir el-Médineh.

La vallée est topographiquement découpée en deux branches, celle à l’est étant la plus importante, là où sont enterrés la plupart des pharaons. Elle se compose d’un axe principal duquel se détachent quelques petits vallons, notamment celui de la tombe de Ramsès VII et celui de Ramsès XI.

D’un point de vue géologique, les différents hypogées creusées dans la Vallée l’ont été dans des couches spécifiques dont les chercheurs ont pu montrer l’évolution : au cours de la XVIIIe dynastie, les tombes sont creusées directement dans la roche, proche de fissures. Avec la fin de cette dynastie et la suivante, les tombes sont placées plus bas dans la Vallée, creusées dans flanc de la colline et donc sujettes aux inondations, en particulier celle de Ramsès II qui a beaucoup souffert de ce phénomène. Quant aux hypogées de la XXe dynastie, ils sont situés quasiment au niveau du sol, à l’image de celle de Ramsès VI par exemple, au bord d’un éperon rocheux .

Même si Amenhotep Ier a fait le choix de la Vallée, sa tombe n’a pas encore été retrouvée et les interrogations au sujet de l’hypogée KV39 ne sont encore que des conjectures. C’est plutôt donc Thoutmosis Ier qui inaugure véritablement cette nouvelle nécropole qui sera le lieu d’inhumation de tous les pharaons du Nouvel Empire, à l’exception, nous l’avons signalé, d’Akhénaton qui choisit de se faire inhumer à Tell el-Amarna. Sa momie ne fut transportée dans la Vallée que postérieurement, dans la tombe KV55. Mais outre des pharaons, la Vallée abrite encore les tombes de certains hauts personnages et dignitaires de la cour, des proches du roi le plus souvent.

PHARAONS


Amenhotep Ier

Thoutmosis Ier

Thoutmosis II

Hatshepsout

Thoutmosis III

Amenhotep II

Thoutmosis IV

Amenhotep III

Akhénaton

Smenkhkarê

Toutânkhamon

Aÿ

Horemheb

Ramsès Ier

Séti Ier

Ramsès II

Mérenptah

Amenmes

Séti II

Siptah

Taousert (reine)

Setnakht

Ramsès III

Ramsès IV

Ramsès V

Ramsès VI

Ramsès VII

Ramsès VIII

Ramsès IX

Ramsès X

Ramsès XI

TOMBES 


KV39 ?

KV20 / KV38

KV42 ? / DB358 ?

KV20

KV34

KV35

KV43

WV22 

WV25 / KV55

?

KV62

WV23

KV57

KV16

KV17

KV7

KV8

KV10

KV15

KV47

KV14

KV14

KV11

KV2

KV9

KV9

KV1

?

KV6

KV18

KV4

Les tombes de la Vallée principale sont numérotées de KV1 à KV63, à partir de leur date de découverte, la dernière étant donc la n°63, explorée en 2006 par l’archéologue Otto J. Schaden, prévue à l’origine pour la mère de Toutânkhamon . Les propriétaires de nombreux tombeaux nous sont encore inconnus et contrairement à ce qu’on pensait encore au début du XXe siècle, la Vallée est loin d’avoir été explorée entièrement…

Les tombes, topographie générale


Si l’on peut tenter de classifier les tombes dans des grandes catégories au regard de leurs topographies, aucune n’est pourtant véritablement semblable. On notera toutefois des évolutions majeures qui permettent de classer ces tombes selon la dynastie.

Les hypogées de la XVIIIe dynastie, les plus anciens donc, présentent un axe général non rectiligne, selon une succession de quatre passages censés symboliser le trajet du soleil sous la terre, lorsqu’il se couche à l’horizon, concept souligné par la décoration des différents passages et des chambres souterraines. Ils connaissent une évolution tout au long de la période considérée mais toujours selon ce même schéma. L’axe de l’hypogée n’est pas linéaire ; selon les tombes, il présente soit des larges courbes (Thoutmosis Ier), soit un angle droit (Amenhotep II), voire deux (Thoutmosis IV). Ses « virages » sont sans aucun doute le reflet de la continuité des coutumes tirées des périodes précédentes, c’est-à-dire des couloirs des pyramides du Moyen Empire. D’une manière générale, selon Erik Hornung, l’architecture des tombes est conditionnée par la géographie de l’au-delà égyptien dont elles sont le reflet. Malgré tout, peut-être certaines articulation des chambres n’ont-elles été réalisées que pour des raisons pratiques, en suivant des infractuosités ou des failles de la roche… On s’interroge également sur la signification de la forme ovalaire de certaines chambres contenant les sarcophages, à l’image de celle de Thoutmosis III. Certains émettent l’hypothèse que les ouvriers avaient cherché à imiter le cartouche royal au sein duquel le nom du roi était inscrit.

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Localisation des principales tombes de la vallée est, d'après N. Reeves, op. cit.

Avec la XIXe dynastie, globalement, l’axe de l’hypogée tend vers la rectitude, dès Horemheb. Faut-il y voir l’influence de la tombe amarnienne d’Akhénaton, qui est, il est vrai, la première à présenter un axe rectiligne ? Au-delà de cette évolution, on notera également l’ajout de portes en bois et une pente moins importante au niveau des couloirs d’accès. Une autre modification majeure, qui perdurera jusqu’à Ramsès III est l’ajout d’une pièce latérale à la première chambre à colonnes. Avec la seconde moitié de la XIXe dynastie, la conception des hypogées tend à présenter un caractère de plus en plus symétrique, une évolution peut-être liée à l’orientation même des tombes, globalement est-ouest, respectant l’axe du soleil. On remarquera à l’occasion quelques entorses à ces grandes lignes, comme dans la tombe de Ramsès II qui présente un angle à l’extrémité du long couloir menant à la chambre funéraire.

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Comparatif des différents plans des hypogées selon la dynastie. D'après N. Reeves, op. cit.

La XXe dynastie est le témoin d’une simplification des plans des hypogées. Ils sont grandement raccourcis, même si les couloirs tendent à devenir plus larges. À noter également, l’alignement du sarcophage est réalisé selon l’axe principal de la tombe, contrairement aux hypogées précédents où il était placé selon un axe perpendiculaire. L’orientation du sarcophage royal suit donc à présent un axe est-ouest, ainsi le pharaon peut-il regarder en direction de l’est, vers le lever du soleil. Il faut voir à travers cette évolution probablement une attention accrue aux aspects solaires de la religion en cette fin du Nouvel Empire .

Le choix du site de creusement de l’hypogée n’était pas un hasard. L’emplacement semble avoir été choisi par le vizir et l’architecte, choix sans nul doute validé par le pharaon à un moment ou un autre, la construction démarrant bien souvent avec les toutes premières années de règne du nouveau roi. Il respectait bien évidemment des considérations pratiques, nous l’avons vu, les premières tombes étant creusées assez haut dans la roche avec la volonté d’être dissimulées, puis de plus en plus vers le flanc puis le bas de la colline. Les premières tombes ont également tenté d’être dissimulées, une tradition qui ne perdurera pas bien longtemps. Reeves souligne encore le fait que des cartes de la Vallée devaient exister au temps pharaonique, afin d’éviter de creuser à l’emplacement d’une tombe préexistante ! 

Une fois les cérémonies achevées, la construction à proprement parler peut débuter. Comme on peut s’en douter, le creusement de tels tombeaux nécessitaient de longs travaux et la maîtrise parfaite des techniques de taille, ce qui revient à dire que les artisans qui ont travaillé sur ce type de chantier étaient véritablement des artisans et non pas une main d’œuvre servile composée d’esclaves comme malheureusement nous l’entendons encore parfois. La construction d’un hypogée nécessitait également la présence de nombreux corps de métiers : carriers, plâtriers, sculpteurs, peintres, graveurs… Ils creusaient la roche à l’aide de simple ciseaux de bronze ou de cuivre qu’ils frappaient avec des maillets en bois dont des exemplaires ont été découverts notamment dans la tombe WV24. Les artisans utilisaient probablement différents types de pics et de marteaux. Le couloir creusé était en suite poli par d’autres ouvriers travaillant dans la succession des carriers. Les artisans travaillaient vraisemblablement en deux équipes ; il semble que le nombre d’ouvriers oeuvrant sur une tombe ait pu être porté à une centaine. Bien entendu, la forte tradition administrative de l’Égypte faisait que l’avancement des travaux était inspectée par des scribes qui en rendaient compte aux hautes instances de l’État, probablement le vizir lui-même ou ses adjoints. Au final, le creusement d’un hypogée nécessitait plusieurs années de labeur, bien souvent écourtées par le décès du pharaon et qui prenait de court les ouvriers car l’inhumation devait avoir lieu soixante-dix jours après la mort, le temps nécessaire au rituel de la momification. Nous connaissons un texte qui précise que les ouvriers avançaient en moyenne de cinquante centimètres par jour, ce qui peut paraître peu au final, mais si l’on considère la pauvreté de l’outillage, rudimentaire, à leur disposition, c’est plutôt un tour de force, voire un exploit ! Les gravats sont évacués par de la petite main-d’œuvre, à grand coups de paniers d’osier. L’éclairage se faisait grâce à des lampes à huile. Malgré la présence du village de Deir el-Médineh, les ouvriers ne rentrent pas tous les soirs mais s’arrêtent à un campement intermédiaire, la « station du col » situé à mi-chemin entre la communauté et la Vallée et où l’on a dénombré environ soixante dix-huits huttes rudimentaires dans leur construction.

Afin d’être au plus près de leur lieu de travail, les artisans de la tombe étaient logées dans un village créé pour l’occasion, particulièrement bien connu archéologiquement, Deir el-Médineh.

Le village des artisans de
Deir el-Médineh, la Pasted Graphic Place de Vérité.

« C’est l’une des ironies de l’histoire qui veut que nous connaissions bien mieux les humbles hommes qui ont creusé les tombes royales du Nouvel Empire que les rois-dieux pour lesquels elles étaient conçues ».

N. Reeves, op. cit., p. 22.

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Le village de Deir el-Médineh vu depuis le chemin qui mène à la Vallée des Rois. © Euverte. À gauche, le temple d’Hathor de la Basse-Époque.

La phrase de l’égyptologue Nicholas Reeves est on ne peut plus vraie ! Ce village d’ouvrier bâti au sud-est de la Vallée des Rois figure parmi les ensembles urbains les mieux connus et les plus étudiés de toute l’Égypte. Il faut dire que son état de conservation est assez exceptionnel comme vous pouvez en juger sur la photographie ci-dessus. Son nom antique est la « Place de Vérité », la Set-Maât ; quant au nom arabe, il signifie le « couvent de la ville ».

Fondé par Thoutmosis Ier, le village des artisans était censé accueillir une petite quarantaine d’ouvriers toute l’année. Toutefois, les études archéologiques ont montré qu’à certains moments, ils étaient plus d’une centaine. À son extension maximale, la superficie du village atteignait un demi hectare (5 600 m² précisément, au cours des XIXe et XXe dynasties), le tout ceinturé par un mur de briques crues parfaitement conservé aujourd’hui. Le site a été exploré dès le xixe siècle mais sans grand soin ; il faut attendre l’archéologue italien Ernesto Schiaparelli entre 1905 et 1909 puis le Français Bernard Bruyère entre 1922 et 1955, assisté de l’archéologue tchèque Jaroslav Černý.

Continuellement étudié depuis, le site a fourni d’incroyables richesses archéologiques, non pas des trésors, mais de très nombreux artefacts qui permettent de reconstituer des fragments de la vie des ces artisans d’il y a plus de trois mille ans. Bien souvent ce ne sont pas les plus beaux objets qui ont le plus de valeur pour un archéologue, car ces petits bouts de poteries découverts par centaines sur lesquels étaient inscrits toutes sortes de choses permettent de donner vie à une petite communauté villageoise, de la faire parler à nouveau ; c’est une émotion toute particulière que de pouvoir se replonger dans leur univers, s’immiscer dans leur vie de tous les jours. Pour un Égyptien, simplement citer son nom, c’est le faire revivre ; ainsi la plupart des ouvriers de cette communauté nous sont connus, ainsi que certaines de leurs tombes creusées par eux-mêmes sur les flancs de la colline surplombant la petite vallée sèche où se situe le village, et parmi celles-ci, certaines sont de très belle facture, à l’image de celle de Sénnedjem.

Ce n’était toutefois pas un village comme les autres. Il vivait en cercle fermé, en autarcie, dépendant directement des plus hautes sphères administratives de l’État, le vizir et le pharaon pour lequel ils oeuvraient durement. Il était une véritable institution à lui tout seul, « la Grande et auguste tombe de millions d’années de Pharaon, vie, santé, force, à l’ouest de Thèbes ».

Les hommes du village sont regroupés en deux entités, les « hommes de l’intérieur », c’est-à-dire les ouvriers et autres contremaîtres, et les « hommes de l’extérieur », la petite main d’œuvre. Le découpage du village en deux « quartiers », est et ouest, reflète la répartition des équipes, dirigées par un chef, les deux étant sous la responsabilité d’un scribe. Le village est étroitement surveillé, sous l’œil avisé des policiers nubiens appelés Medjayou :

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Les artisans étaient payés par un salaire en nature (la monnaie n’existait pas en Égypte), des céréales essentiellement fournies par les greniers royaux, dont les rations varient selon les diverses catégories de personnel, somme toute assez confortables : environ trois cents litres par mois de blé et cent quinze d’orge  ; mais encore des produits variés, légumes, fruits, conserves, vêtements, huile, etc. Le règne de Ramsès III est le témoin de l’une des premières grèves connues de l’histoire, en l’an vingt-neuf du règne, en raison du mauvais paiement des salaires. Cette pénurie est en tout cas le reflet de la lente désagrégation de l’État au cours de la XXe dynastie. Et d’ailleurs, avec l’abandon de la Vallée comme nécropole royale, le village périclite très vite.