Ahmès, scribe d’Egypte Les débuts de la Première Période intermédiaire

Les débuts de la Première Période intermédiaire (VIIe et VIIIe dynasties ~2195/~2160)


Cette page et son contenu sont un complément textuel direct en rapport avec le roman « Ahmès, scribe d’Egypte » de Nicolas KOCH (à paraître prochainement)


De la VIIe dynastie, environ onze pharaons sont attestés par diverses sources. Ils auraient régné sur une très courte période, assertion qui va dans le sens des dires du prêtre de Sebennytos, Manéthon. Certains d’entre eux reprennent le nom de couronnement de Pépi II, Neferkarê, ce qui veut peut-être signifier que ces rois appartiennent à une VIe dynastie en proie à la décadence du pouvoir… ?

Afin d’éclairer le ressenti de cet époque, un texte illustre parfaitement le désarroi, l’émoi, le trouble d’une société égyptienne habituée à la stabilité du pouvoir et des institutions. Il s’agit des Lamentations d’Ipou-Our, intendant du Trésor, qui livre à la postérité un véritable cri du cœur :

« Voyez donc, le visage est blême et l’archer est en armes, car le crime est partout ; l’homme d’hier n’existe plus. (…)
Voyez donc, le Nil frappe ses rives, et pourtant on ne laboure plus ; chacun dit : “nous ne savons pas ce qui est arrivé à travers le pays”.
Voyez donc, les femmes sont stériles, car on ne conçoit plus ; et Khnoum  ne crée plus à cause de l’état du pays. (…)
Voyez donc, les riches se lamentent, les miséreux sont dans la joie, et chaque ville dit : “Laissez-nous chasser les puissants de chez nous…”
Voyez donc, le pays tourne comme le tour du potier ; le voleur possède des richesses. (…)
Voyez donc, le hommes sont moins nombreux ; et celui qui met en terre son frère, on le rencontre en tout lieu. (…)
Voyez donc, le désert se répand dans le pays, les nomes sont saccagés et des Asiatiques sont venus en Égypte
(…)
Voyez donc, on court et on se bat pour s’approvisionner. (…)
Voyez donc, le cœur des animaux pleure aussi, et les troupeaux sont plongés dans les lamentations à cause de l’état du pays. (…)
Voyez, en vérité, celui qui avait été enterré en Faucon divin est maintenant sur une civière, et la pyramide est désormais vide.
Voyez, en vérité, on est tombé assez bas pour que le pays ait été dépouillé de la royauté par un petit nombre de gens sans raison.
Voyez, en vérité, on est tombé assez bas pour se rebeller contre l’uræus  qui avait pacifié les Deux Terres.
(…)  »

Cité dans Cl. Lalouette, op. cit., p. 156-157.

Ces quelques extraits sont révélateurs d’une situation complexe. Visiblement, ce qui fait l’essence même de la civilisation pour les Égyptiens, l’unité du pays, n’est plus ; des étrangers sont entrés en terre sacrée, les Âamou probablement dont on sait qu’ils ont occupé le Delta pendant quelques temps. Ipou-our évoque une véritable décomposition de la société : femmes stériles, famines, les hommes meurent tout comme les bêtes… On comprend également à travers ses écrits qu’une minorité de dignitaires locaux ont usurpé des pouvoirs.
La suite du texte, très émouvante, évoque le souvenir d’un temps plus heureux :

« Comme c’est heureux, pourtant, lorsque les bateaux remontent le fleuve… et qu’il n’existe aucun voleur ;
Comme c’est heureux, pourtant, quand les tombes sont entretenues, quand les momies y reposent, quand les chemins sont libres pour la promenade ;
Comme c’est heureux, pourtant, quand les mains des hommes construisent des pyramides, quand des bassins sont creusés, quand des plantations de sycomores sont faites par pour les dieux ;
Comme c’est heureux, pourtant, lorsque les bouches expriment la joie, lorsque les chefs des provinces contemplent les réjouissances depuis leurs demeures, vêtus, de lin fin, le front pur, solidement établis dans leur for intérieur ;
Comme c’est heureux, pourtant, lorsque les lits sont apprêtés, lorsque les chevets des grands sont protégés et en bon état, lorsqu’une (simple) natte (disposée) à l’ombre comble les besoins de chacun. »

Cité dans Ch. Jacq, Les Grands sages de l’Égypte ancienne, Perrin tempus, 2004, p. 67-68.

Un autre texte, le Dialogue du désespéré avec son ba, daté de la même époque, évoque le même trouble intérieur de la société égyptienne :

« À qui parlerais-je aujourd’hui ?
Les frères même sont méchants
Et les amis d’aujourd’hui n’aiment plus
À qui parlerais-je aujourd’hui ?
Les cœurs sont cupides
Et chacun emporte le bien de son prochain.
À qui parlerais-je aujourd’hui ?
La douceur a péri
La puissance revient à tous.
À qui parlerais-je aujourd’hui ?
On se satisfait du mal
Le bien est jeté à terre en tout lieu
À qui parlerais-je aujourd’hui ?
L’homme qui rendait furieux à cause de ses mauvaises actions
Maintenant fait rire tout le monde lorsque son crime est odieux.
À qui parlerais-je aujourd’hui ?
On pille
Chaque homme dépouille son prochain…
À qui parlerais-je aujourd’hui ?
Il n’y a plus de justes
Le pays est laissé aux faiseurs d’iniquité…
À qui parlerais-je aujourd’hui ?
Je suis accablé de misère
Et j’aurais besoin d’un ami.
À qui parlerais-je aujourd’hui ?
Le mal a frappé le Pays
Il n’a plus de fin. » 

Cité dans Cl. Lalouette, Thèbes, ou la naissance d’un Empire, Champs Flammarion, 1995, p. 30-31.

La VIIIe dynastie paraît quant à elle beaucoup moins fictive que la précédente. Le canon de Turin recense dix-sept noms de rois, donc estimés légitimes à exercer la fonction ; leurs noms rappellent des souverains des dynasties précédentes, dans une volonté évidente de se rattacher à un passé glorieux ; ils règnent d’ailleurs toujours depuis Memphis. On peut considérer qu’ils sont une sorte de tentative de continuité des dynasties de l’Ancien Empire.

Les IXe et Xe dynasties, la montée en puissance d’Hérakléopolis (~2160/~2130)


Succession des pharaons de la IXe dynastie :


Meribrê Khéty Ier

Mérikarê I

Nebkaourê Khéty II

Succession des pharaons de la Xe dynastie :

Néferkarê

Khéty III

Mérikarê II

En Haute-Égypte, dans la région d’Hérakléopolis Magna (20e nome), à l’entrée du Fayoum, les nomarques locaux usurpent le pouvoir et s’érigent en roi, fondant ainsi les IXe et Xe dynasties, qui ne forment très certainement, qu’une seule et même dynastie en dépit du découpage de Manéthon. Le premier souverain connu est Méribrê Khéty Ier. La situation du pays est alors délicate : le Delta est, si l’on en croit diverses sources, aux mains des Asiatiques Âamou ; au Sud, la tentative de soumission par la dynastie est freinée par la résistance des nomes de Thèbes (4e nome, capitale Hermonthis) et de Thinis (8e nome, capitale Abydos). Malgré tout, la zone d’influence de cette dynastie s’étendait sur une partie du Delta, en Moyenne-Égypte et en Haute-Égypte, sur des centres importants comme Hermopolis (15e nome) ou Cusae (14e nome). Une inscription sur la tombe de Khéty Ier (pas le pharaon, le nomarque d’Assiout ! Difficile de s’y retrouver, ils ont le même nom), indique que celui-ci reconnaissait la légitimité des souverains hérakléopolitains. S’ensuit une véritable guerre civile entre ces souverains et les gouverneurs de Thèbes, ce qui nous est raconté dans la biographie d’un certain Ankhtifi, chef du nome d’Héfat (aujourd’hui Mo’alla), – fidèle aux souverains hérakléopolitains –, texte vital pour la compréhension de cette époque où les pouvoirs sont éparpillés tout au long du Nil :

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Répartition des pouvoirs au cours de la Première Période intermédiaire.

En Haute-Égypte, dans la région d’Hérakléopolis Magna (20e nome), à l’entrée du Fayoum, les nomarques locaux usurpent le pouvoir et s’érigent en roi, fondant ainsi les IXe et Xe dynasties, qui ne forment très certainement, qu’une seule et même dynastie en dépit du découpage de Manéthon. Le premier souverain connu est Méribrê Khéty Ier. La situation du pays est alors délicate : le Delta est, si l’on en croit diverses sources, aux mains des Asiatiques Âamou ; au Sud, la tentative de soumission par la dynastie est freinée par la résistance des nomes de Thèbes (4e nome, capitale Hermonthis) et de Thinis (8e nome, capitale Abydos). Malgré tout, la zone d’influence de cette dynastie s’étendait sur une partie du Delta, en Moyenne-Égypte et en Haute-Égypte, sur des centres importants comme Hermopolis (15e nome) ou Cusae (14e nome). Une inscription sur la tombe de Khéty Ier (pas le pharaon, le nomarque d’Assiout ! Difficile de s’y retrouver, ils ont le même nom), indique que celui-ci reconnaissait la légitimité des souverains hérakléopolitains. S’ensuit une véritable guerre civile entre ces souverains et les gouverneurs de Thèbes, ce qui nous est raconté dans la biographie d’un certain Ankhtifi, chef du nome d’Héfat (aujourd’hui Mo’alla), – fidèle aux souverains hérakléopolitains –, texte vital pour la compréhension de cette époque où les pouvoirs sont éparpillés tout au long du Nil :

« Le général d’Ermant  vint me dire : “Viens donc, Ô brave ! Descends le courant jusqu’aux forteresses d’Ermant !” J’ai donc descendu le courant jusqu’aux régions situées à l’ouest d’Ermant et j’ai constaté que toutes les forces de Thèbes et Coptos  avaient pris d’assaut les forteresses d’Ermant (…). J’abordai sur la rive occidentale du nome de Thèbes (…). Mes troupes d’élites cherchèrent le combat dans la région occidentale du nome de Thèbes (…).
La Haute-Égypte entière mourrait de faim, et chacun en était arrivé à manger ses propres enfants. Moi, j’ai refusé que l’on mourût de faim dans ce nome. J’ai accordé un prêt de grain à la Haute-Égypte et donné au Nord du grain de Haute-Égypte. Et je ne sache pas qu’une chose pareille ait été faite par les nomarques qui m’ont précédé (…) » 

Cité dans N. Grimal, op. cit., p. 192-193.

Malheureusement, le texte ne précise aucunement le nom du vainqueur de cette lutte pour le pouvoir entre deux dynasties qui s’estimaient légitimes. Le texte mentionne également une famine qui aurait peut-être bousculé la succession des évènements. Il apparaît dans l’extrait que le pouvoir central, censé régulé la crue et la répartition de la nourriture, fait défaut et que ce sont les administrations locales qui pallient à cette absence.

D’autres informations sur cette période nous sont données par un document intitulé les Enseignements de Mérikarê, rédigé par son père Khéty III. Outre les conseils de gouvernance que livrent un pharaon à son fils, ce récit est riche de renseignements historiques : reprise en main du Delta, tentative de reprise en main du nome de This, etc.

Mais au Sud, un petit village d’irréductibles qui résiste aux velléités de ces pharaons (cela vous rappelle quelque chose ?), est appelé à une destinée hors du commun dans les siècles à venir, Thèbes.

Thèbes et la XIe dynastie, le règne des Antef et des Montouhotep


« Au 3e millénaire avant J.-C., Thèbes était un village de Haute-Égypte, que rien encore ne semblait devoir distinguer des autres. Ce n’était même pas la métropole du nome, le IVe de la Haute-Égypte. (…) Thèbes était alors un village de paysans et de bateliers ».

Cl. Lalouette, Thèbes ou la naissance d’un Empire, Champs Flammarion, 1995, p.7

Succession des rois et pharaons :


Antef l’Ancien (nomarque)

Montouhotep Ier

Antef I

Antef II

Antef III

Montouhotep II

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Si effectivement elle n’avait pas encore beaucoup fait parler d’elle auparavant, Thèbes (Ouaset en égyptien, ci-dessus à gauche), située dans le 4e nome de Haute-Égypte, allait connaître un développement sans précédent sous les règnes des différents pharaons de la XIe dynastie, puis sous ceux de leurs successeurs indirects, les Thoutmosis de la XVIIIe dynastie, dont l’ancêtre, Ahmosis, chassa d’Égypte les envahisseurs Hyksos et monta sur le trône d’une Égypte réunifiée. Elle devint alors la capitale du Nouvel Empire.

Mais n’allons pas si vite et revenons sur les rives de ce « village de paysans ». Il connaissait une situation stratégique : établi dans un coude formé par le Nil, Thèbes commandait les accès au Ouadi Hammamat et était donc un lieu de passage obligé.

Des nomarques émergèrent de ce lieu ; les Antef, dont le plus ancien vivait certainement au temps de la IXe dynastie ; il était gouverneur du nome. C’est contre eux que luttèrent les Khéty, et le dernier, troisième du nom, lutta probablement contre Antef II Ouahankh, et Mérikarê contre Antef III, notamment dans la lutte pour récupérer Abydos qui, vraisemblablement, passa de mains en mains à plusieurs reprises. Ces « rois » thébains avaient choisi de se faire enterrer face au futur site de Karnak, à l’entrée de la Vallée des Rois, dans un lieu nommé el-Tarif. Sur une stèle de son tombeau (dite « stèle des chiens »), Antef relate quelques exploits (extrait en hiéroglyphes ci-contre à gauche) : « Je me suis emparé du nome d’Abydos tout entier, j’ai ouvert les portes de toutes ses forteresses et j’en ai fait la porte (de mon royaume) ». Ici, c’est assez clair, Antef II a agrandi la frontière de son « royaume » au nord, en prenant Abydos. Un peu plus loin, on peut lire (ci-contre à droite) : « J’ai été généreux et vénérable pour ma ville  ; j’ai été grand en mon nom à travers ce pays, j’ai donné en héritage à mon propre fils ».

Les choses vont changer avec les Montouhotep. Le premier connu est le père d’Antef I ; le fils d’Antef III, Montouhotep II, réussit à vaincre les souverains d’Hérakléopolis après d’âpres combats, et finalement, il réunifia en l’an 39 de son règne toute l’Égypte, à l’instar de son lointain prédécesseur, Narmer. Mais les difficultés ne sont pas pour autant terminées…

Le nom de Montouhotep choisi par les pharaons, n’est pas un hasard. Montou est un dieu à tête de faucon, vénéré à Thèbes comme un dieu guerrier ; le souverain choisit donc de se placer sous sa bienveillante protection afin de s’arroger ses faveurs dans la lutte contre les souverains du Nord.

Montouhotep II est ainsi le dernier souverain de la Première Période intermédiaire ; toutefois, la XIe dynastie ne s’achève pas avec lui. La restauration politique du pays qu’entame ce pharaon ouvre la glorieuse période du Moyen Empire, qui s’étire aux XIe et XIIe dynasties.

Au final, l’Égypte n’aura certes pas connu la stabilité politique de l’Ancien Empire, mais ce n’est par pour autant qu’il faut considérer cette Première Période intermédiaire comme une époque décadente. Le pouvoir central est bien sûr dilapidé, et probablement qu’il ne peut subvenir aux besoins de la population mais cette période a vu un développement de la sagesse, des lettres en général : privé du confort d’un roi fort, l’homme se trouve contraint à se resserrer autour de lui-même, ce qui a été à l’origine de complaintes comme celles d’Ipou-our par exemple. La morale n’est pas absente non plus, avec les Enseignements à Mérikarê ; le Conte du Paysan éloquent, dont le récit se déroule sous le règne de Khéty II met en avant un paysan qui se fait dérober son âne par un intendant de domaines cupide. Ce brave paysan originaire du Ouadi Natroun se doit de plaider sa cause devant un certain Rensi, gouverneur des domaines. Finalement, après moult plaidoiries, le roi rend les biens à ce paysan. Au-delà de l’histoire, le récit est révélateur d’un état esprit : seul le pouvoir régalien est capable de rétablir la vérité, la justice, ce que les Égyptiens dénommaient la Maât.

La Première Période intermédiaire est peut-être en tout cas le début d’une prise de conscience de l’individu.