Ahmès, scribe d’Egypte L'Egypte, une terre de contraste (partie 2)

Implantée au carrefour de civilisations, l’Égypte n’a jamais été une contrée isolée au milieu d’un désert. Dès la préhistoire, les contacts entre les différentes civilisations qui la bordent ont été importants, ce dont les artefacts archéologiques peuvent témoigner. Les liens qu’elle entretenait avec ses voisins ont beaucoup changé à travers le temps ; certains étaient purement commerciaux, et d’autres disons, beaucoup moins amicaux… Pour désigner les pays ennemis, les Égyptiens employaient l’expression les « Neuf Arcs », dont la teneur a évoluée au gré des aléas historiques, des conquêtes, là où les nécessités ont porté les armées de Pharaon.

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« Les Neuf Arcs », on reconnaît aisément le dessin de l’arme, puis le chiffre neuf, c’est-à-dire simplement neuf traits répartis sur trois lignes.

La Nubie et le royaume de Koush


En franchissant la première cataracte vers le sud, après Éléphantine, vous entriez en Nubie, contrée aisément accessible et stratégique, regorgeant de denrées et de matières premières. Très tôt, dès la IIe dynastie, les premiers pharaons y menèrent des expéditions dans le but d’entretenir des relations commerciales, en installant un poste à Bouhen, près de la deuxième cataracte. Cette contrée est d’ailleurs devenue le premier fournisseur en or de l’Égypte. Les pharaons allaient également y quérir du blé, de l’encens, des plumes d’autruche… mais également d’autres richesses convoitées comme ce bois noir que les Égyptiens dénommaient hébény et que nous connaissons mieux sous le nom d’ébène (ci-contre le mot en hiéroglyphes).

Ce pays est en fait constitué de deux régions : au nord, la Basse-Nubie ou Ouaouat pour les Égyptiens ; au sud le pays de Koush, ou Haute-Nubie. Elle n’a jamais vraiment fait partie du royaume d’Égypte ; contenir le possible reflux de populations et les incursions nubiennes était un souci constant de Pharaon, quelle que soit l’époque. D’ailleurs, au cours de la Troisième Période intermédiaire, phase de déstabilisation politique du pays, des souverains issus du royaume de Napata, dans le pays de Koush  régnèrent sur le Double Pays pendant près d’un siècle, fondant la XXVe dynastie, dite « kouchite », au viiie siècle avant Jésus-Christ. Ne nous méprenons pas, le pays de Koush est une civilisation de culture soudanaise, bien distincte de celle de l’Égypte pharaonique et qui a vu s’épanouir successivement différents royaumes :

  • Celui de Kerma (ville capitale du royaume), apparu dans le courant du IIIe millénaire avant J.-C., conquis par les pharaons Ahmosis Ier et son fils Amenhotep Ier (début de la XVIIIe dynastie, xve siècle, av. J.-C.) en guise de représailles car les Kouchites s’étaient alliés avec les Hyksos alors conquérants de l’Égypte. Amenhotep y installe un « vice-roi de Koush » dans le but de gouverner la région et d’y contrôler l’approvisionnement en or. Par la suite, elle redevient peu à peu indépendante sous les Ramsès

  • À partir du Xe siècle av. J.-C., un autre royaume se forme depuis la ville de Napata dont nous avons vu plus haut que ses rois réussirent à s’imposer sur l’Égypte.

  • Au milieu du IVe siècle av. J.-C., un dernier royaume voit le jour, originaire de Méroé, une cité située plus au sud que les deux anciennes capitales mentionnées ci-dessus. Cette royauté méroïtique perdura jusqu’au IVe siècle de notre ère (~350), c’est-à-dire qu’elle survivra à la fin de l’Égypte pharaonique et à la conquête romaine.


Entre la limite sud de l’Égypte et ces régions existait une sorte de zone tampon, dénommée par les Égyptiens, à partir de la ve dynastie, Ouaouat. Les habitants de Nubie étaient dénommés Sétyou ou Néhésiou (cette dernière appellation se retrouve par exemple dans des stèles datant de l’époque de Sésostris III, XIIe dynastie, relatant les exploits de ce pharaon dans cette contrée). Les déserts nubiens étaient quant à eux fréquentés par ceux que les Égyptiens dénommaient les Iountyou.

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Ta-Séty, « La Nubie », ce qui signifie le « pays de l’Arc ».

Le Pays de Pount


Autre contrée lointaine et exotique pour les Égyptiens, véritable Eldorado de par ses richesses, le Pays de Pount – encore appelé « Terre du dieu » Ta-netjer – fut l’objet de nombreuses conjectures quant à sa réelle localisation. D’aucuns l’ont placé dans la péninsule Arabique (au Yémen notamment, le confondant parfois avec le pays des mines du roi Salomon de la Bible), d’autre en Somalie… Il est assez assuré que Pount se situait en fait sur les côtes actuelles de l’Érythrée, sur les rives de la mer Rouge, contigu donc au pays de Koush. Si toutefois cette théorie est assez largement admise, elle ne manque pas de soulever quelques difficultés lorsqu’on la confronte à certaines sources, et en particulier celles relatant les différentes expéditions « commerciales » qui s’y sont rendues en tout temps. Si effectivement Pount se situe sur les rivages de la mer Rouge comme beaucoup le pense, la mise en œuvre matérielle de la célèbre expédition d’Hatshepsout (XVIIIe dynastie, Nouvel Empire) paraît compliquée ! En effet, pour se rendre à Pount par voie maritime, il fallait partir d’un port situé sur ce même rivage. Y accéder nécessitait de traverser à pied, et à dos d’ânes, les 200 kilomètres qui séparent la Vallée du Nil du rivage, construire sur place des bateaux et les démonter pour les transporter au retour… Mais situer Pount dans une région plus continentale pose les mêmes interrogations car le pays était accessible par une voie navigable, quelle qu’elle fut. Et d’autant plus que le texte de l’expédition précédemment citée place à Thèbes l’accueil des navires égyptiens par la reine…

Quoi qu’il en soit, les relations entre les deux pays commencèrent selon toute vraisemblance au cours de la Ve dynastie (le pharaon Sahourê selon la Pierre de Palerme). On pouvait y accéder par terre mais aussi par mer, en longeant la rive ouest de la mer Rouge après avoir cheminé dans le Ouadi Hammamat, trajectoire emprunté par les Égyptiens au Moyen Empire. Sur son temple à Deir el-Bahari, la reine Hatshepsout fit relater sa – seule – expédition commerciale au Pays de Pount, en l’an 9 de son règne, sous la conduite de son chancelier Néhesy. Les Égyptiens venaient y chercher de l’or, de l’ivoire, de l’ébène, des pierres précieuses, des espèces sauvages comme la girafe ou le babouin, et surtout l’encens, nécessaire à la pratique du culte des dieux.

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Pount, « le pays de Pount », le nom provient directement du nom égyptien.

L' Asie : Canaan, Phénicie, Rétjenou et Mitanni


En franchissant la péninsule du Sinaï, par-delà le désert du Néguev, vous pénétriez dans le pays de Canaan, une région aux frontières non délimitées, pays des Bédouins et sillonnée par les caravanes originaires du Proche et Moyen-Orient venues commercer leurs denrées exotiques. Très tôt dans l’histoire, les pharaons eurent à cœur de surveiller militairement cette région afin de les protéger.

Au-delà, le long de la côte méditerranéenne, s’étendait la Phénicie, un nuage de cités-États, le pays de Djahy où résidaient des populations dénommées Fenkhou (d’où le nom de Phénicie…) dans la langue des pharaons. Parmi ces villes, citons surtout Byblos (Keben), grand port de commerce. Les ports étaient effectivement l’une des richesses de la Phénicie, avec ses forêts de cèdre (le fameux cèdre du Liban, qui figure sur le drapeau du pays) étalées sur les flancs du mont Liban. Exploitées depuis longtemps, leur bois était exporté dans toute la Méditerranée, et bien évidemment en Égypte. Dans la nécropole de Byblos, fouillée par Pierre Montet au début des années 1920, furent découvertes les preuves de ces contacts entre les deux civilisations (notamment des cartouches au nom de pharaons de l’Ancien Empire). L’autre commerce important de Byblos était l’importation de papyrus en provenance d’Égypte, alors redistribué dans le pourtour méditerranéen. Le pays sera envahi par les Amorrites vers 2150 av. J.-C. puis par les Hyksos vers 1750 av. J.-C.

À l’est de la Phénicie s’étendait un autre pays mal défini géographiquement, centré approximativement sur le désert de Syrie ; on y croise quelques grandes cités comme Damas, Qadesh ou Alep. Le Rétjénou s’étendait vraisemblablement jusqu’au fleuve Oronte au nord, région qualifiée de « Rétjénou supérieur ». Le nom apparaît pour la première fois dans le Conte de Sinouhé (Moyen Empire). C’est sous le règne de Thoutmosis Ier (Nouvel Empire) que les relations s’intensifièrent (déjà en gestation sous Ahmosis, son prédécesseur et premier souverain de la XVIIIe dynastie) mais c’est son petit-fils Thoutmosis III qui mit en place des expéditions successives (17 !) dans le but d’accroître la zone d’influence égyptienne dans cette vaste région.
Le Mitanni correspond quant à lui, dans une acception large, à notre Moyen-Orient actuel et habité par des populations dites Hourrites. À partir de la XVIIIe dynastie, le Mitanni est la principale puissance étrangère avec laquelle les pharaons durent guerroyer.

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Rétjénou, « Rétjénou ».

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Metjen « Mitanni »..

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Djahy, « Phénicie ».

La Libye et les habitants du désert Libyen


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Tjéhénou, « Libyens »

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Timéhou, « Libyens »

Les relations entre l’Égypte et ce proche voisin furent longtemps peu importantes. Vivant d’élevage, diverses populations occupaient ces espaces pauvres. Dès les premières dynasties sont signalées des tribus dénommées Tjéhénou représentées dans des bas-reliefs portant notamment un cache-sexe. À partir de la VIe dynastie sont signalés les Timéhou caractérisés par leur chevelure blonde et les yeux bleus. Ces peuples ont toujours été attirés, semble-t-il par la Vallée et ses richesses ; les Égyptiens durent souvent les contenir en-dehors de celle-ci.

Les relations changent du tout au tout à partir du xve siècle av. J.-C., période où apparaissent les Meshouesh (XVIIIe dynastie) et les Libou. Ceux-ci coalisèrent avec les « Peuples de la mer » et réussirent à s’imposer en Égypte pour fonder une dynastie de pharaons, la vingt-deuxième. Ces « peuples » (Achéens, Philistins, Sardanes, etc.) formaient une coalition de populations venues du nord et qui ont déferlé sur l’Asie mineure et l’Anatolie au cours du xiiie siècle av. J.-C, en s’attaquant notamment aux Hittites. On sait que les pharaons Mérenptah (XIXe dynastie) et Ramsès III (XXe dynastie) furent victorieux de ces peuples.

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socle de statue de Nectanebo II (XXXe dynastie) © N. Koch, Musée du Louvre, Paris.


Sur ce socle de statue de la Basse-Époque est représentée la vision du monde selon les Égyptiens. Sur cette face, on peut y lire les noms des peuples soumis à l’Égypte, de gauche à droite, encerclés dans des cartouches crénelés :

  • les terres de Haute-Égypte ;

  • les nomades Ountyou ;

  • les Nubiens Setjetiou ;

  • les Tjéhénou ;

  • les Tjéméhou.