Ahmès, scribe d’Egypte Prêtres et temples

Prêtres et temples


Cette page et son contenu sont un complément textuel direct en rapport avec le roman « Ahmès, scribe d’Egypte » de Nicolas KOCH (à paraître prochainement)


Si nous nous sommes intéressés plus particulièrement aux dieux jusqu’alors, il est tant de s’interroger sur la manière dont leur culte était rendu, et bien évidemment sur les lieux de culte en eux-mêmes, les temples. Vous l’aurez compris, adorer les dieux et s’allouer leurs bonnes grâces pour les Égyptiens, c’est la garantie du respect de la maât, de la règne éternelle, le maintien de l’harmonie du monde, de l’équilibre cosmique. À cette fin, un seul homme fait figure de guide en Égypte, c’est Pharaon. Mais quel peut-être dans cette optique le rôle du prêtre ?

Les tombes de la Vallée principale sont numérotées de KV1 à KV63, à partir de leur date de découverte, la dernière étant donc la n°63, explorée en 2006 par l’archéologue Otto J. Schaden, prévue à l’origine pour la mère de Toutânkhamon . Les propriétaires de nombreux tombeaux nous sont encore inconnus et contrairement à ce qu’on pensait encore au début du XXe siècle, la Vallée est loin d’avoir été explorée entièrement…

La prêtrise en Égypte


En remarque préliminaire, ne soyons pas dérouté par le vocabulaire employé, qui peut nous emmener sur des terrains hasardeux. Si la comparaison est facile, elle est néanmoins fausse : le terme de « prêtre » n’a absolument rien à voir avec, par exemple, le prêtre de la religion catholique qui, lui, est « dépositaire d’une vérité révélée » . Comme nous l’avons souligné en introduction, la religion égyptienne n’est pas basée sur une révélation comme pour le catholicisme ou l’islam ; elle s’impose à l’homme car elle est autour de lui. De ce fait découle que les prêtres ne sont pas une sorte de caste vivant complètement à part de la société, tels des moines faisant vœu de silence dans un quelconque monastère. Le pharaon étant le seul prêtre censé pratiquer les rituels religieux, les offrandes, les fondations, etc., les prêtres n’apparaissent alors qu’en tant que simples substituts du roi, comme le vizir est dépositaire de certains de ces pouvoirs temporels. D’ailleurs, si l’on observe attentivement les scènes gravées sur les temples, à aucun moment n’apparaît le prêtre, c’est toujours Pharaon qui pratique les offrandes. Les qualifier ainsi de « fonctionnaires » est tout à fait représentatif de la réalité. Ils ne sont pas en soi différents des autres hommes.

Les prêtres étaient organisés en divers « clergés » – encore un terme emprunté ! – dont vous avez pu être témoin à certains moments de l’histoire de leur importance, pensons d’abord à celui d’Amon à la fin du Nouvel Empire. Inutile alors d’insister sur le fait que ce clergé fait partie des pouvoirs les plus influents à la cour du roi.

L’organisation du clergé : les différentes catégories de prêtres


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hem-netjer, le « serviteur du dieu »

On a tendance à séparer le clergé en deux entités : le haut clergé et le bas clergé. Au sommet de la hiérarchie sacerdotale, le haut clergé est une classe puissante et riche, avec à sa tête les « serviteurs du dieu » que l’on qualifie dans certains cas de « grands prêtres » ou « premiers prophètes » ; c’est ainsi avec le clergé d’Amon à Karnak, de Ptah à Memphis ou de Rê à Héliopolis, où les grands prêtres sont respectivement qualifiés de « directeur de tous les prêtres de Thèbes », de « premier des artisans » et de « grand des voyants de Rê ». À Hermopolis, lieu de culte de Thot, le grand prêtre est encore le « grand des Cinq dans la maison de Thot ». Pour le clergé d’Amon, très développé, il existait jusqu’à cinq classes distinctes de « serviteur du dieu » : le « premier prophète », le « second prophète », etc.

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premier grand prêtre d’Amon de Karnak

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grand prêtre de Rê à Héliopolis

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grand prêtre de Ptah à Memphis

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grand prêtre de Thot

Le rôle du grand prêtre au sein du clergé est essentiel : il dirige le sanctuaire dédié au dieu, y fixe les règles et doit y faire régner la règle. Il était à la tête d’une importante administration dédiée à son service et à celui du temple, fonctionnaires divers et autres scribes. En ce sens, l’organisation du clergé diffère peu de celui de la société civile, fortement hiérarchisée. Il pouvait être secondé par un « père du dieu » (it-netjer), sorte d’adjoint l’assistant dans sa tâche de tous les jours.

Ainsi également, il n’était pas rare que Pharaon choisisse au sein de cette classe pourquoi pas un général ou un quelconque membre de son administration, signe du prestige important de la fonction de grand prêtre en Égypte. Mais par ailleurs, celui-ci était exclusivement, normalement, désigné par le roi, mais nous avons vu que cela pouvait être un peu différent lorsque, à la fin du Nouvel Empire, la charge de premier grand prêtre d’Amon avait tendance à devenir héréditaire. Et toutefois, cette nomination est nécessairement confirmée par une intervention divine.

Le grand prêtre possède encore la charge de s’occuper de tout le temporel du temple, de la mise en valeur des terres et de l’entretien des troupeaux, ce qui, pour le cas de Karnak bien documenté par exemple, est source d’une richesse et d’un prestige loin d’être négligeable, nous y reviendrons.

Officiant aux côtés de ce haut clergé influent exerçait une catégorie à part de prêtres, que l’on qualifie de « spécialistes » faute d’un terme adéquat. Parmi ceux-ci, citons les « prêtre ritualistes » :

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khery-hébèt

Ces derniers gèrent l’organisation du service du culte, encore appelés « prêtres lecteurs ». Certes indispensables au déroulement des offices, ces prêtres ne sont pas nécessairement membre du clergé mais peuvent appartenir à la société civile en étant par ailleurs médecins, magiciens, scribes, etc. Nous les avons vu à plusieurs reprises dans les contes de Westcar ou dans la prophétie de Néferti. Ils ont en tout cas un grand prestige parmi la population égyptienne.

Citons encore les stolistes, sans titre véritablement défini, chargés de l’entretien, du nettoyage et de l’habillage des statues, les prêtres horaires, ou horologues, « astronomes » dont la tâche était de marquer les heures qui défilaient, grâce aux instruments dont nous avons parlé au chapitre précédent, et notamment la nuit, placés en observateurs sur les hautes terrasses des temples et scrutant le lever des décans dans le ciel nocturne. C’est grâce à eux que les Égyptiens possédaient d’importantes connaissances sur l’astronomie et les mouvements des astres. Autre spécialiste, le prêtre dit horoscope, chargé de définir les jours fastes et néfastes de l’année, et dont la charge a pris de l’importance avec la fin de la période pharaonique et la période gréco-romaine, concommitante du développement de l’astrologie. Parallèlement au temple existait la Maison de Vie, lieu d’enseignement des sciences sacrées pour les futurs scribes par exemple. Ce lieu, où étaient d’ailleurs conservés les précieux papyri, était desservi par un important personnel administratif, rattaché au temple, que les Grecs ont appelé les hiérogrammates . Certains auteurs qualifient encore les chanteurs, musiciens et danseuses comme des « spécialistes ». En tout cas, cette catégorie de personnel rattaché au temple joue un rôle fondamental dans le déroulement des offices religieux au cours desquels le chant et la danse tenaient une place prépondérante. Les femmes y occupaient une fonction importante, les seules admises d’ailleurs dans l’enceinte du temple. Certes il existait des prêtresses de certaines divinités, pensons aux divines adoratrices d’Amon dont le rôle fut important à la Troisième Période intermédiaire et au cours de la Basse-Époque.

Enfin, à l’échelon le plus bas de la hiérarchie sacerdotale se trouvait le bas clergé, essentiellement représenté par une catégorie assez « fourre-tout » de prêtres, les « prêtres-ouâb » ou prêtres-purs
Pasted Graphic , chargés d’une besogne la plus variée qui soit : surveillant des scribes, chef artisan, simple porteur de la barque sacrée (rappelons qu’en Égypte, toute fonction portait un titre), chargés du sacrifice des bêtes, nettoyeur, etc.

N’étant pas membre permanent du clergé d’un temple, ces prêtres officiaient selon différents services, organisés en groupements appelés phylés (chacune dotée d’un personnel identique). Au nombre de quatre, ces phylés observaient des rotations d’un mois chacune ; ainsi, chaque prêtre-pur ne travaillait effectivement qu’un mois sur quatre, et donc trois mois par an seulement. Le reste du temps, il pouvait à loisir rentrer chez lui et exercer, pourquoi pas, un autre métier.

L’organisation du clergé : les différentes catégories de prêtres


Si tout ces membres du clergé étaient des hommes à part entière, ils se devaient toutefois de respecter certaines conditions et certaines règles assez strictes pour prétendre à devenir prêtre.

Comment devient-on prêtre ?

Contrairement au catholicisme, pas d’enseignement particulier était nécessaire pour devenir prêtre, mais de nombreuses exigences concernant particulièrement la pureté physique du corps étaient demandées, qui tenaient toutes aux caractéristiques du temple que nous évoquerons bientôt. Pas de filière donc précise à suivre ; c’est d’autant plus vrai pour la catégorie la plus haute du clergé, où le grand prêtre est souvent choisi par le roi, voire coopté par ses pairs… Et devant les avantages plus que confortables que représentait cette haute fonction sacerdotale, nombreux étaient les dignitaires de la cour à vouloir s’y astreindre.

Ceci paraît toutefois assez étonnant lorsque l’on connaît la somme conséquente des savoirs qu’un prêtre se devait d’apprendre, certes dans le domaine de la théologie, mais encore dans certaines sciences comme l’astronomie, ou tout simplement dans la maîtrise des écritures.

Une fois admis comme prêtre, celui-ci se devait-il de se laver et de se purifier le corps plusieurs fois par jour, une toilette réalisée bien souvent dans le lac sacré attenant au grand temple, comme à Karnak par exemple. Elle était particulièrement requise le matin puis le soir et sans doute à deux reprises la nuit. Le nettoyage de la bouche au natron faisait également partie des exigences de la purification corporelle. L’absence de pilosité sur tout le corps était un autre signe de pureté du prêtre. Les statues funéraires représentant des prêtres sont-elles toujours ainsi le crâne rasé. L’exigence semblait aller même jusqu’aux sourcils ; le prêtre avait ainsi le devoir de s’épiler et de se raser au moins tous les deux jours, sous peine d’amende à la Basse-Époque. Autre nécessité, celle de la circoncision. Toutefois, il n’est pas certain que ce fût une exigence demandée à toutes les époques et particulièrement les plus reculées . Notons simplement la présence de scènes de circoncisions dans certains mastabas de l’Ancien Empire.

On a longtemps cru également que les prêtres devaient respecter une liste d’interdits alimentaires particulièrement longue et draconienne, ce dont les auteurs grecs se sont fait écho dans leurs témoignages respectifs. Il semblerait en fait que chaque culte, chaque ville, avait ses interdits qui lui étaient propres. D’une manière générale, si la viande était autorisée, certaines parties du corps de l’animal étaient proscrites, la tête par là, les pattes ailleurs, etc. Ainsi chaque nome avait son animal fétiche, et donc prohibé dans la nourriture, et quoi de plus ironique pour une localité voisine d’une autre de voir son animal emblématique ostensiblement ingurgité par ses prêtres lors des repas… On cite encore certains légumes proscrits comme l’ail ou les fèves. Ce qui est certain en tout cas, c’était le nombre importants de jours de jeûnes que comptait le calendrier religieux.

Quant à l’abstinence sexuelle, elle n’était de vigueur qu’au cours des périodes effectives de travail des prêtres. Ceux-ci étaient d’ailleurs tous mariés dans leur vie « civile ».

En matière d’effets, le prêtre se distingue aisément du reste de la population. Il devait porter une tenue faite exclusivement de lin et non de laine, car issue de l’animal et donc impure. Certains attribut sont spécifiques aux diverses catégories : le prêtre-sem (un prêtre funéraire) porte une peau de panthère sur les épaules ; quant au prêtre lecteur, c’est une écharpe tendue en travers sur sa poitrine. Ils sont ainsi aisément identifiables dans les représentations : le grand prêtre d’Héliopolis porte une tunique recouverte d’étoiles et c’est un collier pour celui de Ptah de Memphis.

Les offices quotidiens

Comme dans toutes les autres religions, la vie du prêtre était rythmée par toute une liturgie d’offices destinés à être accomplies en des moments bien précis de la journée afin de s’arroger les faveurs du dieu vénéré. Inutile de réveiller la colère divine…

Ces offices débutaient très tôt le matin, alors que le Soleil terminait son parcours dans le monde souterrain et que les décans s’égrénaient encore sous les yeux des prêtres horaires le bleu profond du ciel. C’est lui qui donne le signal du début de l’activité matinale du temple. Avec celui-ci toute une foule de serviteurs, de scribes, de prêtres, d’artisans se met alors au travail. La première tâche est bien évidemment de préparer la nourriture des offrandes divines qui allaient être distribuées dans la journée, et pour les prêtres, c’est le rituel de la toilette du matin dans le lac sacré qui est entreprise. Dans le fin fond du temple, au plus profond de l’obscurité, loin des regards impurs, trônait en majesté le naos où était conservée la statue du dieu. Chaque matin, le grand prêtre doit accomplir le rite de « l’éveil du dieu », accompagné des porteurs d’offrandes. Le coffre, soigneusement scellé par un cachet d’argile, est délicatement ouvert par le premier officiant à la lueur de la bougie et la première lueur du matin doit inonder de sa lumière chaque jour renouvelée le visage de la statue, symbole de pureté originelle. Le grand prêtre présente alors au dieu une statuette de Maât et accomplit différentes libations. Les offrandes, pléthores de volailles, de viandes, de bière, etc. sont alors déposées sur les autels et purifiées par l’encens et l’eau du lac sacré. Quelques chanteurs accompagnent ce premier face à face dans la lueur timide du matin, et entonnent « Éveille-toi, grand dieu, en paix ! Éveille-toi, tu es en paix ! » Et quelque part, sur les murs des parois du temple, le Pharaon veille au bon déroulement des rites. Difficile d’imaginer l’ambiance particulière qui devait régner dans le saint des saints des temples aux premières lueurs du matin, propices aux mystères, la flamme vacillante des cierges et la tendre clarté du jour naissant faisant réfléchir sur les parois colorées les ombres inquiétantes des officiants et des statues, le tout dans un bain de fumigations d’encens et de chants enivrants, inlassablement répétés plusieurs dizaines de fois par jour. Pouvoir regarder en face la statue divine du dieu dans son naos était un privilège réservé uniquement à quelques prêtres parmi la plus haute hiérarchie. Vous allez certainement me demander ce qu’advenait de la nourriture déposée en offrande ? Car bien évidemment, celle-ci n’était pas consommée par la statue ! En fait, les prêtres attendaient que le dieu soit rassasiée avant de redistribuer ce qui restait aux autres divintés annexes et aux statues de hauts dignitaires puis enfin répartie entre les prêtres. Ce dont se nourrissaient les dieux étaient « l’essence immatérielle » des offrandes, et non leur réalité physique.

Une fois le repas pris, il était temps de faire la toilette de la statue, de la parer des plus beaux bijoux et des plus belles étoffes, jalousement conservés dans le Trésor du temple. Une fois vêtue, restait un dernier geste, fondamental, à accomplir : enduire le front de la statue d’un onguent particulier, une huile sacrée appelée medjet ; le dieu est ainsi régénéré. L’officiant peut alors refermer le naos contenant la statue et la sceller pour le lendemain. Et en partant, il prend bien soin de nettoyer ses propres pas et de purifier l’air en brûlant de l’encens. Cet office du matin, assez long, était sans aucun doute le plus important de la journée. Après celui-ci, on imagine que le grand prêtre devait s’adonner à des activités moins spirituelles et plus prosaïques rattachées à sa fonction, avant l’heure du midi où devait débuter un nouvel office. Celui-ci était d’ailleurs assez simple, consistant en la purification des lieux annexes des temples, des divinités associées au dieu principal, etc. Quant au soir, c’est une petite répétition du matin en moins complexe, et sans contact avec la statue divine. L’office se déroulait essentiellement dans les chapelles annexes et consiste en fumigations d’encens, de purifications diverses, d’offrandes encore. Voici à quelques détails près l’organisation des rituels quotidiens d’un temple quelconque en Égypte, sensés conserver et raviver toute la puissance divine. L’absence de véritables prières peut vous paraître un peu étrange, ou encore l’aspect assez peu spirituel finalement du culte, quelque part très « matériel » : nourriture, costumes, encens… Il est bien évident qu’une bonne partie de la consistance de ces rituels, faute de source, nous échappe complètement. On notera encore que le petit peuple est totalement absent et que le culte, finalement, n’est l’apanage que de quelques « spécialistes » triés sur le volet. Quid de la piété populaire alors ? Nous en reparlerons bientôt.

Parallèlement à ces offices journaliers, le calendrier égyptien connaissait de très nombreuses fêtes destinées aux dieux. Nous avons eu l’occasion d’évoquer la « belle fête d’Opet » où l’Amon de Karnak venait rendre visite à l’Amon de Louxor qui se déroule une fois par an et dont l’origine remonte peut-être à Hatshepsout . Mais plus régulièrement, tous les quatre ou cinq jours, la statue du dieu était sortie de son naos protecteur afin d’être emmenée, portée sur une barque, en procession dans les rues du village attenant au temple, auxquelles participaient les prêtres en longues rangées, suivant la barque sacrée où trônait le reposoir divin. La procession faisait des arrêts réguliers sur ce qu’on appelait des « stations », des reposoirs pour la barque sacrée portée à dos d’homme tout au long de son trajet. C’est au cours de ces diverses processions, consacrant toutes sortes d’évènements, que la foule pouvait acclamer le dieu et ainsi formuler sa dévotion à la divinité tutélaire du lieu. Toutefois, cela s’arrêtait à cette simple acclamation. Pour le reste, c’est l’affaire des prêtres.

La vie des temples

« Mais le seigneur ici est tout-puissant, et ne se laisse pas approcher comme un simple hobereau de province ; d’autre part, sa bonne ou mauvaise humeur ne décidera pas seulement du sort de quelques dizaines de paysans : sa colère peut entraîner la fin de l’humanité… Enfin, une puissance divine ne saurait habiter impunément la terre, où tant d’impuretés, tant de forces malveillantes peuvent l’atteindre ou la blesser… Toutes précautions doivent être prises pour assurer, au plus secret des sanctuaires, loin des yeux et des souillures du monde, l’intégrité de la présence divine. Isolement, pureté du temple et des officiants, rigueur parfaite dans l’exercice du culte, régularité ponctuelle des offrandes, telles sont les conditions indispensables à la satisfaction divine – tels sont les principes invariables qui régissent tous les cultes d’Égypte »

Serge Sauneron, op. cit., p. 90.

Signification et fonction du temple


Ainsi, le temple égyptien n’est pas l’église où le curé accueillait sa masse d’ouailles du village pour la messe dominicale comme à l’époque médiévale ! Le petit peuple est totalement écarté du monde divin, sacré et pur, des temples, à l’abri des regards derrière de hautes murailles de briques. Le temple n’est donc pas un lieu de recueillement pour la population, il est tout simplement la maison du dieu sur terre car c’est bien en ce bas monde qu’il réside, et non au ciel ou au sommet d’une quelconque montagne, incarné par sa divine effigie bien tapie dans le plus secret du saint des saints, loin de la lumière. En ce sens, le temple constitue un véritable microcosme, réplique du monde temporel.

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Séti Ier fait le don de Maât à la triade d'Abydos, Osiris, Isis et Horus. Pharaon est ainsi le seul à pouvoir accomplir un tel acte, en tant qu’unique garant du respect de la règle universelle.

Édifié à la gloire du dieu tutélaire – et à celle de Pharaon dans le cas des temples « des millions d’années », c’est-à-dire des temples funéraires destinés à faire vivre celui-ci dans l’au-delà –, le temple joue ainsi un rôle primordial dans le maintien de la maât, dans la lutte contre les forces maléfiques qui, tous les jours, tentent de renverser le fragile équilibre du monde terrestre. Nous avons vu en effet que le don de la statuette de Maât était un rituel essentiel pour les prêtres égyptiens. Ainsi, si le pharaon (rappelons qu’il est l’unique prêtre d’Égypte !) accomplit de manière assidue tous les rites voulus par le culte du dieu, celui-ci lui retournera la faveur et le Double-Pays sera prospère, et le roi aura « toute vie, toute santé et toute stabilité » selon la formule consacrée, inlassablement gravée sur les parois des temples. S’il y dérogeait, le monde plongeait alors inévitablement dans le chaos. Le pharaon a alors tout intérêt à couvrir le territoire de nombreux sanctuaires afin de vénérer au mieux, en les couvrant de ses largesses, sa divinité.

Car si effectivement la fonction religieuse est la finalité première d’une telle fondation, le temple revêt un aspect économique non négligeable, qui découle en premier lieu des nécessités du culte. Celui-ci vit effectivement en autarcie complète. Par exemple, les offrandes divines déposées chaque jour doivent donc être préparées dans le temple ; on peut alors le considérer comme une véritable exploitation agricole. Chaque temple possède ses propres terres, ses champs, ses payans, ses boulangeries et autres boucheries et pêcheries, ses artisans, ses bêtes et volailles, etc. Et pour faire fonctionner cette exploitation, tout un personnel qui lui est uniquement rattaché. Le temple n’était donc pas peuplé uniquement de quelques prêtres ! Maillons essentiels il est vrai, les autres corps de métiers le sont tout autant.

Grâce à un document remarquable, le Papyrus Harris I  – vraisemblablement datant du règne de Ramsès IV –, il nous est possible d’avoir un aperçcu de la richesse des grands temples à l’époque du pharaon Ramsès III. Ce document est en fait une liste des donations effectuées par le pharaon aux différentes institutions de l’Égypte entre la première et la trente-deuxième année de son règne, c’est-à-dire Medinet Habou bien évidemment, mais encore Karnak et Louxor, et quelques autres temples comme celui de Memphis. Publiés par P. Grandet , les chiffres présentés sont à mettre au titre des superlatifs ! Pour les temples de Thèbes (Karnak et Louxor compris), la liste du personnel, toutes catégories confondues (prêtre, gardiens, serviteurs, entretien, etc.) s’élève au nombre presque incroyable de 86 486. La superficie des terres atteignait plus de 2 300 km², ils possédaient 433 jardins, plus de 420 000 têtes de bétails, 83 bateaux, 46 ateliers de charpentage, 56 villages en Égypte… On imagine alors toute l’intensité de la vie au sein des temples qui sont loin d’être ces mondes du silence – excepté pour le saint des saints – que l’on peut parfois se représenter, en ayant à l’esprit nos abbayes bénédictines ou cisterciennes. Le temple grouillait littéralement de vie. À la lumière de ces quelques chiffres presque exagérés, on se représente très bien la puissance du clergé d’Amon au Nouvel Empire, et le qualifier comme nous l’avons fait, d’État dans l’État, est loin d’être un abus de langage. Et pour preuve, voici une petite liste de quelques dons octroyés par Ramsès III au clergé d’Amon :

Or : 68,5 kg ; cuivre : 2 469,9 kg ; argent : 1 073 kg ; jarres de boissons et vins : 89 691 ; mesures de fruits : 1 132 059 ; volailles : 260 710 ; récipients de bière : 223 616 ; paires de sandales : 15 110, etc.

Même réparties sur trente et une année de règne, ces faveurs accordées sont tout à fait exceptionnelles et sont le signe évident de la puissance et de l’influence du clergé d’Amon à la cour du roi. Ceci est d’autant plus vrai qu’il est le principal réceptacle des donations royales, au moins les trois-quarts en tout état de cause. À l’aune de ces chiffres, les dons aux autres temples font presque pâle figure ! Et pourtant, le temple de Rê à Héliopolis comportait tout de même plus de 12 000 employés et plus de 440 km² de terres disponibles… Pour se donner une idée, cela dépasse en tout cas largement le temporel d’un ordre ecclésiastique très puissant comme celui de Cluny en plein cœur du Moyen Âge, toutes proportions gardées bien évidemment.

Ainsi, faire fonctionner une telle entreprise – le terme ne me paraît pas exagéré – n’était pas une mince affaire et l’on comprend très bien la nécessité d’un personnel nombreux et strictement encadré. On a dénombré plus de cent vingt-cinq fonctions différentes sur le seul temple de Karnak. Son fonctionnement est somme toute assez similaire à celui de la société civile. À la tête du temple siègeait un conseil formé des représentants du personnel cultuel mais encore des responsables des différents départements rattachés au fonctionnement du temple : le grand intendant du domaine, le Trésor, responsable des Archives conservées à la Maison de Vie, des responsables des exploitations agricoles, etc. Tout ceci nécessitait une floppée de scribes et de comptables chargés de noter scrupuleusement les offrandes, les donations, etc. Étant à présent familier avec le fonctionnement de l’administration en Égypte, il faut imaginer une vaste pyramide de titres et de rangs, chaque fonction, si petite soit-elle, possédant son titre : majordome, chef des policiers, responsable du bétail, directeur des greniers, directeur du trésor, et sous leurs ordres pléthore de personnels, d’adjoints, de scribes…jusqu’au petit berger attaché à la surveillance d’un troupeau ou du modeste pêcheur dont la tâche était de fournir le poisson quotidien. Pratiquement tous les corps de métier de la société civile sont représentés dans les temples, surveillés par une police spéciale, une force armée directement dépendante du temple, depuis le portier chargé de surveiller les accès jusqu’au haut fonctionnaire de police.

Au-delà encore de cette fonction économique, signalons le rôle culturel important du temple qui découle de ce que nous venons de voir. En effet, chaque sanctuaire avait sa Maison de Vie, le lieu de formation notamment des scribes et gardienne des archives, sorte de bibliothèque et où sont recopiés les anciens papyri. À l’image des scriptoria des abbayes chrétiennes, le temple est un important vecteur de transmission et de « stockage » du savoir.

Nécessairement, au vu de tout cela, le rôle politique du temple, et en particulier du clergé, est presque naturel. Il suffit, au-delà de la simple influence du grand prêtre, d’observer les nombreuses représentations de Pharaon gravées sur les parois ou sur les pylônes des temples, qui le montrent en pleine gloire, victorieux de ses ennemis. Le temple est ainsi encore le vecteur de l’idéologie et du culte royal, éternisant la personnalité du pharaon pour des millions d’années et la faisant vivre grâce à son nom.

Organisation topographique du temple

C’est véritablement à partir du Nouvel Empire que nous avons une idée très précise de l’organisation du temple. Certes, il existait pour les périodes antérieures de nombreux temples mais leurs vestiges sont très mal conservés, à quelques exceptions près. Les temples funéraires des complexes pyramidaux de l’Ancien Empire, par exemple sont le plus souvent en très mauvais état s’ils ne sont pas tout simplement enfouis sous les limons du Nil.

C’est avec le Nouvel Empire que l’on constate véritablement une normalisation, non pas une véritable standardisation car chaque temple a ses propres spécificités architecturales, des sanctuaires. Ils sont alors bâtis sur le même principe et l’on retrouvre plus ou moins des éléments identiques.

Le temple est souvent circonscrit au sein d’une haute muraille constituée de briques crues, alors que les parties consacrées au culte sont en pierres de taille. Si elle délimite un espace sacré, un téménos, la muraille sert également de protection au cours de périodes où les invasions et les incursions de tribus étrangères peuvent menacer l’Égypte. Cette muraille est percée de vastes portes surveillées par des gardiens empêchant toute incursion incongrue. Distinguons immédiatement le « temple » où était vénéré le dieu de ses annexes qui permettent de faire vivre celui-ci.

Le temple est édifié le plus généralement sur un même axe, est-ouest généralement, avec quelques exceptions encore une fois, par exemple Louxor où l’on remarque un décalage de l’axe au-delà de la grande cour de Ramsès II. L’alignement permettait aux prêtres de parcourir un chemin depuis la lumière, l’entrée, jusqu’au plus profond de l’obscurité où dormait paisiblement la statue du dieu dans son naos. Un temple constitue ainsi une succession de différentes pièces aux fonctions bien définies. L’accès était marqué par un gigantesque pylône composé de deux structures de forme trapézoïdale, les môles, réunies par la porte monumentale.

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Louxor, le premier pylône à l'arrière de l'obélisque. © Euverte.

Généralement, les décors de ces pylônes évoquent le pharaon victorieux. Pensons à Ramsès III sur celui de Medinet Habou. Ils supportaient encore les mâts supposés être les pavois des divinités protectrices de la royauté, à savoir Nekhbet, Ouadjet, Isis et Nephtys. Ces mêmes mâts servent d’ailleurs à écrire en hiérolgyphe le mot « dieu » : Pasted Graphic , sorte de hampe ou de drapeau cultuel. À l’avant de ce pylône, vous pouvez le constater sur la photo précédente, sont élevés en principe deux obélisques gravés à la gloire des pharaons et représentation du benben, la pierre sacrée d’Héliopolis et donc important symbole solaire. Même si un certain nombre d’entre eux ornent diverses places de nos capitales européennes, il subsiste encore de magnifiques obélisques dressés, ou couchés pour certains, sur les grands sites d’Égypte. Ces obélisques peuvent être encore précédés par une longue allée de sphinx, comme à Karnak ou ce qu’il en reste à Louxor (bien que celle-ci ait été récemment dégagée par les archéologues), que l’on appelle un dromos. Il conduisait parfois à un bassin à partir duquel la barque sacrée du dieu pouvait être dirigée vers le Nil. Quant au dromos de Louxor, il conduit directement au temple de Karnak.

En arrière du premier pylône, nous trouvons une première vaste cour dite « à péristyle », terme qui signifie que l’espace est circonscrit sur ses côté par des couloirs à portique matérialisés par de hautes colonnes supportant un plafond. Le centre de la cour est par contre complètement ouvert à la lumière de l’astre solaire. Cette cour est décorée généralement par des statues de divinités annexes ou de petits autels.

Cette première cour mène, parfois après avoir franchi un second pylône (ou plusieurs autres dans le cas de Karnak !), à une vaste salle dite hypostyle, c’est-à-dire dont le plafond est supporté par d’imposantes colonnes (plus d’une centaine dans le cas du temple d’Amon-Rê de Karnak, en cours de relevé par le CFEETK), supportant elles-mêmes les architraves. Au niveau de la partie centrale de cette pièce fermée, le plafond y est plus haut que les parties latérales ; ainsi le différentiel de hauteur permet d’incorporer des claustra (ou fenêtres) qui permettent à la lumière du jour d’inonder la partie centrale de la salle. Quant aux collatéraux, ils restent dans la pénombre. Ces salles hypostyles suivent ce que l’on appelle en architecture un « plan basilical », entendons par-là justement qu’elle sont constituées d’une nef centrale et de ses bas-côtés. Quant aux colonnes qui peuvent être papyriformes, elles symbolisent la fertilité de la végétation, certaines étant en fleur et d’autres, celles situées dans la pénombre, fermées. Outre l’exemple de la grande salle de Karnak due à Séti Ier et à Ramsès II, le Ramesséum présente également un magnifique exemple de salle hypostyle. Réplique du monde extérieur, de la création originelle, les plafonds des temples pouvaient être décorés par des représentations du ciel nocturne ; on parle alors de « plafond astronomique ». C’est le cas par exemple au Ramesséum, dans la « salle des barques ».

Une fois la grande salle hypostyle franchie, on pénétrait alors dans la partie plus sombre du temple, en s’approchant peu à peu du dieu. La hauteur moindre des plafonds renforce ce sentiment de toucher à quelque chose de plus intemporelle, de plus mystique peut-être, en tout cas de divin. La première salle est un vestibule puis enfin nous pénétrons dans la partie la plus secrète du temple, accessible uniquement à quelques initiés, en premier lieu Pharaon et le grand prêtre du dieu. La partie centrale, c’est le saint des saints, la pièce la plus petite, la plus sombre encore de tout le temple, là où reposait en paix le naos, c’est-à-dire le « coffre » en pierre de la statue divine, fermé par deux portes en bois et scellées lors de la cérémonie du matin. Tout autour on trouvait une succession de petites chapelles destinées au culte de divinités secondaires associées à celui du dieu tutélaire du temple, ainsi que parfois, quelques « magasins » où étaient entreposés les accessoires nécessaires au déroulement des rituels et des cérémonies religieuses.

À nouveau, l’exemple du Ramesséum nous montre à quel point le sanctuaire n’est pas l’unique élément du temple en Égypte. Car il fallait faire vivre le sanctuaire ; il disposait ainsi de nombreux annexes circonscrits dans l’enceinte de briques crues. Sans en faire le détail exact, cela serait bien long, citons quelques éléments essentiels des annexes du temple :

Le lac sacré, un vaste bassin dont les eaux, symbole de pureté, servaient à la toilette des prêtres et pour l’entretien des statues régulièrement lavées ; un puits également permettant d’avoir un accès à l’eau si besoin ; des habitations pour les prêtres (à Karnak, elles se situent dans la partie est de l’enceinte) et le personnel, avec, bien évidemment tous les ateliers nécessaires à la préparation des offrandes : boulangeries, boucheries, brasseries, tanneries, basse-cour, etc. ainsi que les entrepôts, celliers et magasins de stockage des denrées et dont le Ramesséum offre de magnifiques exemples encore voûtés ; mais encore la Maison de Vie, l’école des scribes et parfois un nilomètre, c’est-à-dire l’instrument qui permet de vérifier la hauteur atteinte par la crue.

Ainsi, chaque élément du temple fait figure de symbole de la création pour les Égyptiens, et ne tient absolument pas sa place au hasard. Toutes les scènes représentées sur les pylônes ou les parois des murs sont autant de victoire de la règle de maât sur le chaos. Les décors sont encore composés de nombreuses scènes d’offrandes aux dieux, de processions en tous genres, de mythes, de textes à la louange du pharaon ou des dieux. Le pylône d’accueil en lui-même est une représentation de la montagne au-dessus de laquelle émerge le soleil après son voyage nocturne dans le monde souterrain.

De tout cela se dégage comme une impression de grandeur, de paix et de sérénité ; le fait même que tous ces monuments plus majestueux les uns que les autres ont survécus pour la plupart jusqu’à nos jours, plus de quatre mille ans après leur édification, est une victoire sur le désordre du temps qui passe. Bref un pas de géant vers la volonté originelle des Égyptiens, celle de l’éternité transcendant les forces du chaos.