Ahmès, scribe d’Egypte L'Egypte, une terre de contraste (partie 1)

Situé à l’extrême nord-est du continent africain, l’Égypte est un pays à la géographie unique. Immense désert, dont la superficie est presque deux fois celle de la France, il est traversé du nord au sud, telle une cicatrice, par une étroite vallée où coule un fleuve, le Nil. C’est sur les rives de cet axe majeur qu’elle est née.

Le Nil, le fleuve-dieu, capricieux parfois mais souvent généreux pour les hommes grâce à sa crue annuelle qui, en débordant de son lit, inondait les terres et déposait de précieux limons noirs fertiles, arrachés des plateaux abyssins. En visitant le pays au Ve siècle avant J.-C., alors en pleine occupation perse, le « premier des historiens », Hérodote d’Halicarnasse ne s’y était pourtant pas trompé, il est un véritable « don pour l’Égypte ». Il avait mis le doigt sur l’une des caractéristiques essentielles du pays. Une terre qui vit grâce au fleuve ; en effet, les seules terres fertiles se situent dans la Vallée, étroite et encaissée entre les plateaux Libyque et Arabique, ainsi que dans le Delta, là où le fleuve rejoint la mer Méditerranée. C’est donc un pays « double », à deux points de vue.

Une Vallée agricole, que les Égyptiens anciens baptisèrent « la Noire », opposée au désert, le « Rouge ». Mais encore, au nord un vaste Delta, large de près de 600 km et profond de 200, qui s’étiole telle une fleur de papyrus ; c’est la
Basse-Égypte.

Au sud, la Vallée, dont la largeur par endroit n’est qu’à peine d’une dizaine de kilomètres, et longue depuis Assouan d’un peu plus de 800 km ; c’est la
Haute-Égypte.

Les habitants de l’Égypte ancienne aimaient les images, pour eux, le Delta était symbolisé par une touffe de papyrus, à l’origine d’un signe hiéroglyphique utilisé pour évoquer cette région, mais également par l’abeille qui servait à représenter la royauté de Basse-Égypte. Quant au sud, il était symbolisé dans l’écriture par une plante fleurie, le jonc probablement. Ainsi, Pharaon était-il « roi de Haute et de Basse-Égypte », ou « maître des Deux Terres », des expressions que vous retrouverez fréquemment dans le roman et qui trouve donc son explication ici !

Le Nil, de ses origines issues de l’Afrique profonde, jusqu’à la Méditerranée


Faisons donc plus ample connaissance avec ce fleuve si majestueux, source d’une civilisation exceptionnelle. Les anciens Égyptiens n’avaient aucune idée de ses origines ; pour eux, il venait du « pays du Dieu ». À leur décharge, il est vrai que les sources du Nil sont longtemps restées bien tapies au plus profond de l’Afrique équatoriale. Elles n’ont été reconnues progressivement qu’au cours du xixe siècle grâce aux grandes expéditions.

Plongeons donc au cœur de l’Afrique et arrêtons-nous au niveau du lac Victoria, découvert par le britannique John Hanning Speke en 1858. De cette mer intérieure de 68 000 km² de superficie, située à la frontière du Kenya, de l’Ouganda et de la Tanzanie, jaillit une rivière qui remonte vers le nord, traversant tout d’abord le lac Kyoga puis le lac Albert. Depuis ce dernier, le fleuve prend le nom de Nil Albert ; il crapahute toujours vers le nord pour rejoindre le lac Nô au Soudan où il reçoit l’apport du Bahr el-Ghazal, puis du Bahr el-Zeraf et enfin du Sodat. Le fleuve prend alors le nom de Nil blanc et remonte vers le nord où, à Khartoum, il est rejoint par le Nil bleu, originaire des hauts plateaux abyssins d’Éthiopie (lac Tana). Les deux branches réunies forment alors le « Nil » qui va hésiter sur son parcours et entamer un vaste S, franchissant difficilement des zones de rapides impraticables en bateau et d’encombrements rocheux que l’on appelle les cataractes. Elles sont au nombre de six, numérotées du nord au sud. La sixième se situe à une cinquante de kilomètres au nord de Khartoum, la capitale soudanaise ; la première se situe à Assouan et marque la frontière soudano-égyptienne. Au passage, entre la sixième et la cinquième cataracte, le Nil reçoit les eaux d’un autre affluent, l’Atbara, issu également d’Éthiopie.

En Égypte, le fleuve a inlassablement fait son nid en creusant, en entaillant le désert, créant de part et d’autre de hautes falaises et par la même occasion une frontière entre le désert Libyque à l’ouest et le désert Arabique à l’est. La surface habitable dans la Vallée est d’à peine 6 000 km², soit grosso modo, la superficie d’un département français comme la Seine-Maritime !

Le fleuve est aussi la voie de communication majeure aisément navigable en aval des cataractes. On a tendance à l’oublier parfois mais l’Égypte est également une nation de marins ; très tôt les populations ont construit des embarcations en bois. Certains contes s’en feront l’écho, et notamment le Conte du naufragé, un texte du Moyen Empire qui relate les aventures d’un marin, échoué à la suite d’une forte tempête sur une île imaginaire. Après moult périples, il réussit à rejoindre son roi, les bras chargés des trésors merveilleux de l’île qui fut son sauveur.

La spécificité du Nil, ce miracle, c’est la crue annuelle. Tous les ans, au mois de juin, les eaux de pluie des hauts plateaux d’Abyssinie démultiplient la puissance du fleuve. Arrachés à ces plateaux, les limons noirs ferrugineux sont déposés dans la Vallée au cours des mois de juillet, août et septembre avant que le fleuve ne se retire dans son lit mineur. La terre s’en retrouve donc fertilisée ; la survie des populations agricoles nilotiques en dépendait, tout simplement. Cette crue est également possible en raison d’une très faible pente du fleuve, à peine 0,07 % sur les mille kilomètres du trajet en Égypte !

Le delta


Près de son embouchure, au nord du Caire, la Vallée s’ouvre, se transformant en une large plaine alluviale, et créant un delta long de 200 km et large de près de 600. Le fleuve s’y divise aujourd’hui en deux branches, celle de Damiette à l’est et celle de Rosette à l’ouest, mais au temps des pharaons, elles étaient probablement six ou sept, le chiffre variant selon les auteurs : Virgile et Strabon par exemple en décomptaient sept, la Canopique, la Bolbitine, la Sébennytique, la Phtamétique, la Mendésienne, la Tanitique et la Pélusiaque.

Au début de la période antique, le Delta ne ressemblait en rien à ce qu’il est aujourd’hui. Marécage étendu, les Égyptiens l’ont mis en valeur en bâtissant de nombreuses cités, à diverses époques, construites sur des zones épargnées par les crues annuelles. Ces petites buttes formées d’alluvions et de sables déposés par les crues millénaires successives, étaient appelées par les spécialistes « dos de tortue » à cause de leur forme qui n’est pas sans évoquer le bombement de la carapace de l’animal. Lors des crues annuelles, le Delta pouvait donner l’impression d’être une vaste mer intérieure d’où poignaient temples et cités, dont certaines eurent une place de premier ordre dans l’histoire égyptienne, voire même le statut de capitale (Pi-Ramsès par exemple, sous les XIXe et XXe dynasties). Entre les différentes branches du Nil, des canaux ont été creusés par les hommes pour drainer les eaux afin d’y développer une agriculture florissante.

Le Fayoum


On désigne par Fayoum – tiré de l’égyptien pa-ym « la mer » – une large dépression creusée naturellement dans le plateau du désert Libyque à l’ouest de la Vallée. Elle est alimentée en eau par un bras du Nil, une rivière dénommée Bahr Youssef (« la rivière de Joseph »). La présence d’un grand lac, le Birket Qaroun, anciennement le lac Moéris, transforma cette cuvette en véritable oasis de vie, naturellement riche en faune et en flore. Aujourd’hui en partie asséché et sous le niveau de la mer (-44 m), le lac ne représente plus qu’un cinquième de la surface totale du Fayoum alors qu’à l’époque antique, il est plus probable qu’il occupât une majeure partie de celui-ci, ce dont atteste Hérodote dans sa description.

Ce lieu fertile a depuis très longtemps attiré les hommes, déjà aux époques préhistoriques, nous en parlerons ; ce n’est pourtant qu’à partir du Moyen Empire, sous le règne d’Amenemhat (XIIe dynastie), qu’une véritable politique d’aménagement de cette oasis a été mise en œuvre, avec notamment le percement de canaux de drainage pour l’irrigation. C’est même à el-Licht, à l’entrée du Fayoum que les souverains de cette dynastie installèrent leur capitale. Sur le site actuel de Kahoun, Sésostris Ier – de la même dynastie – a implanté un grand ensemble urbain dont les vestiges ont été en grande partie conservés. Ils ont été fouillés par le célèbre archéologue anglais Flinders Petrie. Ce même scientifique est à l’origine d’une autre découverte qui rendit célèbre le Fayoum : des portraits peints sur bois et datant de l’époque romaine, connus sous le nom de « portraits du Fayoum ». Peints donc aux premiers temps d’un christianisme naissant en Judée, ils sont de véritables chefs-d’œuvre dont les traits sont admirablement individualisés ; plus d’un millier d’entre eux ont été sortis des sables à partir de 1888.

Dans cette cuvette prospérait bon nombre d’espèces végétales et animales, et notamment le crocodile, divinisé sous le nom de Sobek, qui est à l’origine du nom de la ville de Crocodilopolis en grec (Shédet en égyptien) mais pour laquelle il ne reste malheureusement de traces que dans les textes.

Les franges désertiques


L’Égypte est un vaste désert, coupé en deux entités par la Vallée du Nil. À l’ouest le désert Libyque ; à l’est le désert Arabique. C’est un peu, pour les anciens Égyptiens, la zone de tous les dangers, lieu de résidence de divinités malfaisantes et d’animaux sauvages dangereux…

Le désert Libyque est un vaste plateau peu élevé en altitude, aride mais dont la particularité est de recéler de nombreux îlots de vie, des oasis éparpillés pour les plus éloignés à plusieurs centaines de kilomètres de la Vallée. En partant de celle-ci est en se déplaçant vers l’ouest, on rencontre un premier chapelet étiré du nord au sud composé des oasis de Bahariya, Farafra, Dakhla, Kharga, et encore plus au sud, plus proche d’Assouan, Kurkur. Peuplées de paysans, outre leur intérêt purement agricole (l’oasis de Farafra était dénommée Le pays de la Vache par les Égyptiens, ce qui en dit long sur cette vocation), les oasis avaient pour la royauté un intérêt stratégique. Leur contrôle permettait de freiner les incursions des tribus nomades libyennes qui sont venues, très tôt, titiller les pharaons. Les Égyptiens eurent très vite compris les avantages de vivre en harmonie avec ses populations du désert : ces habitants étaient souvent employés à rechercher des minerais ou faire la police, en raison de leurs connaissances des routes et des gisements. Dans ces oasis étaient de surcroît produites des denrées prisées par les Égyptiens, telles les dattes ou la vigne, mais les Oasiens étaient encore éleveurs en bête de somme, les ânes notamment utilisés pour les caravanes.

À l’est s’étendait le désert Arabique aux hautes cimes granitiques (2 200 mètres d’altitude pour les plus élevées) ; une chaîne de montagnes donc, percée de nombreux ouadi qui permettent pour certains un accès à la mer Rouge, surtout réputée pour ses richesses minières convoitées par la royauté égyptienne mais pour certaines très difficiles d’accès : cuivre, granit, albâtre, schiste (pierre dite de bekhen), or, améthyste, plomb… Les ports de la mer Rouge étaient empruntés comme point de départ d’expédition vers le Sinaï au nord ou vers le pays de Pount au sud.

N’oublions pas la péninsule du Sinaï (60 000 km²), située comme un pont entre l’Afrique et l’Asie mais dépendance égyptienne. Zone de transit pour les caravanes en provenance du Croissant fertile, le Sinaï, peuplé de « Nomades des Sables » (les Âamou dans les textes égyptiens) était un autre lieu de convoitise pour les Pharaons : ressources minières importantes comme le cuivre ou la turquoise qui nécessitaient la mise en place de véritables expéditions dont les plus anciennes attestées datent de la période thinite au tout début de l’histoire égyptienne, et notamment dans la zone du Ouadi Magharah, ou encore du Ouadi Kharig. Avec le Moyen Empire, c’est la région de Sérabit el-Khadim qui est exploitée.

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Figure 1 : carte générale de l'Égypte, d'après P. Grandet et B. Mathieu, Cours d'égyptien hiéroglyphique.