Ahmès, scribe d’Egypte Tout avait commencé en Egypte, plusieurs millénaires auparavant. Le destin aurait sans doute voulu que cela se termine ici, en cette même terre. Mais peut-être n'était-ce que le début d'une nouvelle ère…

Moscou, 2009

Moscou, 2009

Affirmer que la Russie était un pays du froid, c’était enfoncer une porte ouverte.

La chapka vissée sur le crâne, Daniel Bradley remonta le col de sa veste fourrée, jura un bon coup et s’enfonça dans une petite rue adjacente au boulevard du Théâtre. Il avait hésité ce matin à ajouter une strate d’isolation supplémentaire mais avait espéré que le soleil percerait l’épaisse couche de nuages dans la journée. Pourtant, la nuit n’allait pas tarder à s’installer, même s’il était à peine dix-sept heures, et il grelottait dans son chaud manteau doublé. Il ne comprenait pas comment les Moscovites pouvaient supporter une simple veste alors que la température ne daignait pas grimper au-dessus de zéro.

Un frissonnement l’incita à marcher plus vite. Le climat russe était véritablement tout ce qu’il détestait ici à Moscou. Pour le reste, en poste depuis quelques années, il avait pris goût à cette ville qui avait tant à offrir sur le plan culturel.

Mais il n’était pas venu pour jouer les touristes.

Quelques secondes derrière lui, un 4 × 4 aux vitres teintées bifurqua depuis le boulevard et s’engouffra dans la même rue.

Bradley l’avait aperçu et avait décidé d’accélérer davantage le pas. Il savait pourtant que cela ne serait pas suffisant pour semer ses poursuivants. Une fois dépassé l’hôtel Hyatt à l’austère façade, il gagna rapidement une petite place où il fit une pause, inspectant nonchalamment les alentours. Le véhicule le suivait toujours. Il patientait à un feu tricolore situé à l’orée de la place. Devant lui, de nombreuses voitures étaient stationnées et la circulation autour était assez dense.

C’était l’occasion à ne pas louper. L’agent de la CIA Daniel Bradley aperçut au loin un taxi de couleur jaune délavé, une vieille Gaz Volga miraculeusement échappée des années 1980 et affichant probablement un bon million de kilomètres au compteur. Il fit un signe de la main et le chauffeur en uniforme et casquette bleu foncé s’arrêta en double file, engendrant un concert de klaxons en guise de protestation. Bradley s’infiltra à l’arrière et ôta sa chapka tout en indiquant au conducteur une adresse située seulement à quelques rues d’ici. Il le dévisagea comme s’il n’avait pas bien compris la destination mais l’agent lui fit signe de démarrer rapidement. Il vit alors que le 4 × 4 était toujours coincé au feu de la rue perpendiculaire.

Désolé, les gars, mais je n’ai pas le choix…

Le chauffeur appuya sur l’accélérateur tout en murmurant « Idioty Amerikantsy », qui était assez clair. Bradley laissa passer l’insulte, se concentrant sur ses poursuivants.

Au dehors, quelques flocons commençaient à recouvrir la chaussée d’un tapis blanc qui deviendrait une patinoire au cours de la nuit.

Assis à la place du conducteur de la Chevrolet noire, l’homme en tenue civile frappa violemment son volant du plat de la main.

« Espèce d’imbécile, Bradley, à quoi tu joues ?! » lança le passager tout en dégoupillant le clapet de son téléphone portable.

- Mais qu’est-ce qu’il fout, John ? continua le conducteur. Il sait pourtant qu’on doit le surveiller à distance afin d’assurer sa sécurité !

- J’en ai aucune idée, Sam, mais je n’aime pas ça du tout.

Au téléphone :

- Oui, c’est John, passez-moi le chef de station.

Le feu passa alors au vert et la Chevrolet vira tout de suite à droite dans une petite rue, avec l’espoir de rattraper le taxi noyé dans les masses métalliques et fumantes de la circulation moscovite. Même si l’hiver, la population avait plutôt tendance à s’amasser dans les transports en commun, et notamment le métro, les bouchons étaient monnaie courante.

Sam pouvait encore apercevoir le taxi à une centaine de mètres devant, bloqué par un ralentissement. Quelques instants après, il s’engagea sur la gauche et disparut derrière les immeubles.

- Eh merde ! hurla Sam Dodgson derrière le volant. On est coincés ici !

Tandis que son collègue échangeait toujours sur son portable avec la station de la CIA située à l’ambassade américaine, Sam tenta une manœuvre désespérée et braqua d’un coup sec sur la gauche le volant du 4 × 4, en chevauchant une partie du trottoir et bousculant au passage quelques poubelles abandonnées à la neige qui tombait de plus en plus drue. Effrayant quelques passants totalement éberlués de voir un véhicule rouler à moitié sur le trottoir, la Chevrolet parvint au croisement où avait bifurqué le taxi jaune et s’y engouffra à son tour.
Coincée entre deux immeubles, la rue était déserte. Le taxi était déjà probablement loin. Sam manœuvra son véhicule en zigzaguant entre les voitures déjà stationnées et celles émergeant des différents parkings des immeubles, en conservant une allure assez rapide, avec pour idée de rattraper Daniel Bradley qui leur avait filé entre les mains. Ils s’étaient laissé avoir comme des débutants.

- Que dit le GPS ? demanda Sam à son collègue John qui manipulait un petit appareil muni d’un écran LCD.

- Que dalle ! Le petit malin a dû balancer la batterie de son portable.

- Fait chier. Il a dit quelque chose en quittant le bureau tout à l’heure ?

- Non, rien. Je n’ai aucune idée de ce qu’il peut bien faire en ce moment.

Le visage de Daniel Bradley s’éclaira d’un sourire lorsqu’il aperçut la Chevrolet de ses collègues de la CIA s’enfoncer dans la petite rue. Il avait profité de l’embouteillage pour descendre du taxi et s’infiltrer dans la foule des passants, remontant totalement le col de son blouson et s’arrêtant devant la vitrine d’un antiquaire.

Fouillant dans la poche intérieure de son manteau, il en fit ressortir un petit portable prépayé qu’il avait acheté quelques jours auparavant. Il avait senti ses vibrations au contact de son corps et vérifia le message qui l’attendait.

Celui-ci, rédigé en cyrillique, lui donnait rendez-vous dans une rue située derrière le théâtre du Bolchoï, localisé à quelques centaines de mètres seulement d’où il se trouvait. Il répondit et confirma la rencontre d’ici une petite demi-heure. Quelques cours du soir supplémentaires, et quelques soirées passées dans divers troquets, lui avaient permis d’acquérir une maîtrise correcte de la langue russe. Un atout essentiel pour évoluer à Moscou. Malgré tout, son accent encore fortement américanisé le trahissait à coup sûr.

Remisant le téléphone dans sa poche, Bradley souffla dans ses mains blanchies par le froid afin d’y raviver la circulation sanguine et prit sereinement la direction du théâtre.

Lire la suite...