Ahmès, scribe d’Egypte Tout avait commencé en Egypte, plusieurs millénaires auparavant. Le destin aurait sans doute voulu que cela se termine ici, en cette même terre. Mais peut-être n'était-ce que le début d'une nouvelle ère…

Aéroport de Tempelhof, Berlin, 20 avril 1945

Berlin brûle.

Dans les cendres et les flammes qui esquissent dans le ciel noir un ballet flamboyant et morbide, partent en fumées les chimères insensées d’un dictateur fou.

La fin d’un monde. Et les prémices d’un nouveau.

Sur le tarmac de l’aéroport Tempelhof de Berlin, les yeux rivés sur l’enfer terrestre situé à quelques kilomètres seulement, Hermann Dietrich ne peut s’empêcher de sentir la colère sourdre en lui. Une rage même, qu’il parvient péniblement à contrôler.

Le grand dessein de la confrérie.

Comment pouvait-il finir ainsi ? Dans le sang et les larmes ?

Celui-ci avait pris corps dans les décombres de l’Allemagne ruinée après la défaite de 1918. Une opportunité unique. Un pays balayé par une soif de revanche sans précédent, en proie à une profonde mutation sociétale et faisant face à une crise économique violente et brutale.

Comme une lueur d’espoir, une personnalité a émergé. Adolf Hitler, un homme pas nécessairement intelligent mais beau parleur. Par sa mégalomanie pathologique, il a réussi à tirer dans son sillage tout un pays. Le rêve d’une Grande Allemagne, échafaudé dans l’ombre depuis des décennies. Un IIIe Reich régnant pour mille ans sur le monde.

Un terreau fertile pour les projets de la confrérie.

Mais dont les pousses étaient à présent en train de brûler sous le déluge de feu des Russes.

Les ennemis d’aujourd’hui, se repaissant déjà de la carcasse fumante du Reich.

Les alliés de demain.

Dans le ciel, le flot quasi continuel des chasseurs et des bombardiers Iliouchkine, noie sous les décombres une population aux abois. Ce qui subsiste de la Wehrmacht se retranche, tenant chaque rue jusqu’à la fin. Des civils embrigadés dans la Volkssturm, mal armés et pas entraînés, se sont joints à elle, prêt à donner leur vie pour un pseudo idéal qu’ils ne comprennent même pas. Berlin est encerclé par deux groupes d’armées soviétiques ; il n’y a plus aucune échappatoire que la mort. Du moins, c’est ce à quoi Hitler est préparé. Le Reich mourrait avec lui.

Si tout cela n’avait été que l’œuvre d’un fou, d’un aliéné, cela n’aurait pas eu de sens. Hitler n’a été qu’une façade. Un arbre derrière lequel s’est cachée une forêt polymorphe où s’est joué le véritable pouvoir. Hitler avait harangué les foules, les masses serviles prêtes à tendre un bras haut dans le ciel pour voir s’étendre l’invincible Allemagne par-delà ses frontières, tandis que la confrérie tirait les ficelles, bien à l’abri des regards.

Pauvres fous, songe Hermann en escaladant les dernières marches du Junkers 52 en attente de décoller et dont les trois moteurs BMW ronflent déjà, vagues crépitements dans un brouillard sonore fait d’éclats de bombes et de vies déchirées. Après le déluge de l’artillerie soviétique et ses katiouchas, l’armée Rouge s’apprête finalement à entrer dans Berlin.

Ce même jour pourtant, Adolf Hitler organise une cérémonie pour la célébration de son cinquante-sixième anniversaire. Hermann y avait été convié, comme tous les autres dignitaires haut placés du régime nazi, ceux qui ont survécu et sont passés au travers des fines mailles des purges des derniers jours. Il a entendu dire que des caméras sont même prévues. Des enfants des Hitlerjugend sont invités, parce que leurs parents sont morts sous les bombes à Dresde.

Une mascarade sensée démontrée que le régime tient bon.

Hermann sait que les caméras filmeront les dernières images du Führer, saluant et embrassant les ultimes acharnés, accrochés au pouvoir comme des naufragés sur leur épave sombrant dans les flots. Et avec eux de pauvres gamins embrigadés à mourir en héros.

En claquant la porte de l’avion, il se refuse à regarder encore derrière lui. Le passé est révolu, l’avenir reste à écrire.

Hermann prend place sur l’un des sièges peu confortables de la carcasse du Junkers. Il dépose à côté de lui une serviette en cuir marron marquée du sceau de la confrérie. Un signe qui avait traversé les siècles et transcendé le temps. Il ne mourrait pas aujourd’hui.

Non.

Les projets futurs, concoctés par lui-même et quelques autres sont précieusement conservés dans cette serviette banale et anodine.

L’avenir de la confrérie.

Hermann a troqué son uniforme nazi pour un costume plus passe-partout. Son allégeance au régime n’a été que pure forme ; la comédie n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Il s’adresse à l’un des membres d’équipage qui lui tend un verre contenant de l’eau pétillante. Cette attention presque ridicule lui tire un sourire. Comme un semblant de vie normale au milieu de l’apocalypse.

Un couloir sécurisé a-t-il été négocié pour notre sortie d’Allemagne ?

- Oui, les autorités russes ont été averties, grâce à vos contacts. Nous volerons sans crainte jusqu’à notre destination.


- Parfait, merci.

Il n’y avait plus rien à craindre de la Luftwaffe, l’aviation allemande, totalement anéantie.

Un homme au chapeau de feutre assis en face d’Hermann se penche vers lui. Ses traits n’ont rien de germaniques, ou de slaves. Il interpelle l’Allemand dans un anglais impeccable, teinté d’un accent américain rond, typique du Sud.


- Où sont les autres ?

- J’espère qu’ils réussiront à quitter Berlin sains et saufs, notre avenir dépend d’eux en grande partie, mon cher Samuel. Les Russes progressent rapidement. D’ici quelques jours, ils seront aux portes du Reichstag. Le bombardement de l’artillerie est intensif. Les murs des habitations volent comme des feuilles mortes, balayées par le vent d’automne. Autant de vie également.

L’Américain s’adosse dans son siège et attache sa ceinture au moment où l’appareil s’ébranle sur le tarmac, le bruit assourdissant des moteurs emplissant l’habitacle d’un ronronnement sourd.

Hermann Dietrich ferme les yeux l’espace de quelques minutes. Tous les muscles de son corps se relâchent alors. Ces derniers mois l’ont épuisé mais il avait réussi à sauver l’essentiel.

Il fallait tout reconstruire à présent, sur les ruines d’un monde nouveau.

L’aube d’une ère nouvelle.

Berlin centre, même jour



Le parc de Tiergarten est en fleur. Après les affres d’un hiver long et rigoureux, la vie semble reprendre ironiquement ses droits au milieu du tumulte de la guerre. Ces maigres lumières d’espoir ne peuvent pourtant pas faire oublier le drame qui se joue tout autour, symbolisé par les canons de 88 mm pointant vers le ciel.

Lire la suite...