Ahmès, scribe d’Egypte Tout avait commencé en Egypte, plusieurs millénaires auparavant. Le destin aurait sans doute voulu que cela se termine ici, en cette même terre. Mais peut-être n'était-ce que le début d'une nouvelle ère…

Quelques explications

Chers lecteurs, chères lectrices, dans Ahmès, scribe d’Égypte, en plus de faire connaissance avec ce jeune héros pris dans un tourbillon infernal, vous allez être plongé(e)s dans les arcanes d’une société secrète ancestrale fondée aux premiers temps de l’histoire pharaonique, et dénommée « l’Œil d’Horus ».

Vous allez donc découvrir celle-ci au temps de l’Égypte antique… mais vous apprendrez bientôt que celle-ci n’est pas morte avec la fin de l’histoire pharaonique.

Par les mystères du temps, la confrérie a survécu, subsistant dans l’ombre et transcendant les siècles, jusqu’à nos jours. Vous la retrouverez donc, dans le roman que vous pourrez découvrir dès les premiers mois de 2015 ; la confrérie prendra alors le nom de « Consortium ».

La nouvelle que vous allez lire ici vous présente la manière dont celle-ci s’est reformée à la fin de la Seconde Guerre mondiale, sur les ruines de l’Allemagne nazie…

Si cette courte aventure vous plaît, d’autres suivront.

En d’autres temps, et d’autres lieux, afin d’embrasser la riche histoire de cette confrérie.

Bonne lecture !

Votre dévoué,
Nicolas Koch

Moscou, 2009

Moscou, 2009

Affirmer que la Russie était un pays du froid, c’était enfoncer une porte ouverte.

La chapka vissée sur le crâne, Daniel Bradley remonta le col de sa veste fourrée, jura un bon coup et s’enfonça dans une petite rue adjacente au boulevard du Théâtre. Il avait hésité ce matin à ajouter une strate d’isolation supplémentaire mais avait espéré que le soleil percerait l’épaisse couche de nuages dans la journée. Pourtant, la nuit n’allait pas tarder à s’installer, même s’il était à peine dix-sept heures, et il grelottait dans son chaud manteau doublé. Il ne comprenait pas comment les Moscovites pouvaient supporter une simple veste alors que la température ne daignait pas grimper au-dessus de zéro.

Un frissonnement l’incita à marcher plus vite. Le climat russe était véritablement tout ce qu’il détestait ici à Moscou. Pour le reste, en poste depuis quelques années, il avait pris goût à cette ville qui avait tant à offrir sur le plan culturel.

Mais il n’était pas venu pour jouer les touristes.

Quelques secondes derrière lui, un 4 × 4 aux vitres teintées bifurqua depuis le boulevard et s’engouffra dans la même rue.

Bradley l’avait aperçu et avait décidé d’accélérer davantage le pas. Il savait pourtant que cela ne serait pas suffisant pour semer ses poursuivants. Une fois dépassé l’hôtel Hyatt à l’austère façade, il gagna rapidement une petite place où il fit une pause, inspectant nonchalamment les alentours. Le véhicule le suivait toujours. Il patientait à un feu tricolore situé à l’orée de la place. Devant lui, de nombreuses voitures étaient stationnées et la circulation autour était assez dense.

C’était l’occasion à ne pas louper. L’agent de la CIA Daniel Bradley aperçut au loin un taxi de couleur jaune délavé, une vieille Gaz Volga miraculeusement échappée des années 1980 et affichant probablement un bon million de kilomètres au compteur. Il fit un signe de la main et le chauffeur en uniforme et casquette bleu foncé s’arrêta en double file, engendrant un concert de klaxons en guise de protestation. Bradley s’infiltra à l’arrière et ôta sa chapka tout en indiquant au conducteur une adresse située seulement à quelques rues d’ici. Il le dévisagea comme s’il n’avait pas bien compris la destination mais l’agent lui fit signe de démarrer rapidement. Il vit alors que le 4 × 4 était toujours coincé au feu de la rue perpendiculaire.

Désolé, les gars, mais je n’ai pas le choix…

Le chauffeur appuya sur l’accélérateur tout en murmurant « Idioty Amerikantsy », qui était assez clair. Bradley laissa passer l’insulte, se concentrant sur ses poursuivants.

Au dehors, quelques flocons commençaient à recouvrir la chaussée d’un tapis blanc qui deviendrait une patinoire au cours de la nuit.

Assis à la place du conducteur de la Chevrolet noire, l’homme en tenue civile frappa violemment son volant du plat de la main.

« Espèce d’imbécile, Bradley, à quoi tu joues ?! » lança le passager tout en dégoupillant le clapet de son téléphone portable.

- Mais qu’est-ce qu’il fout, John ? continua le conducteur. Il sait pourtant qu’on doit le surveiller à distance afin d’assurer sa sécurité !

- J’en ai aucune idée, Sam, mais je n’aime pas ça du tout.

Au téléphone :

- Oui, c’est John, passez-moi le chef de station.

Le feu passa alors au vert et la Chevrolet vira tout de suite à droite dans une petite rue, avec l’espoir de rattraper le taxi noyé dans les masses métalliques et fumantes de la circulation moscovite. Même si l’hiver, la population avait plutôt tendance à s’amasser dans les transports en commun, et notamment le métro, les bouchons étaient monnaie courante.

Sam pouvait encore apercevoir le taxi à une centaine de mètres devant, bloqué par un ralentissement. Quelques instants après, il s’engagea sur la gauche et disparut derrière les immeubles.

- Eh merde ! hurla Sam Dodgson derrière le volant. On est coincés ici !

Tandis que son collègue échangeait toujours sur son portable avec la station de la CIA située à l’ambassade américaine, Sam tenta une manœuvre désespérée et braqua d’un coup sec sur la gauche le volant du 4 × 4, en chevauchant une partie du trottoir et bousculant au passage quelques poubelles abandonnées à la neige qui tombait de plus en plus drue. Effrayant quelques passants totalement éberlués de voir un véhicule rouler à moitié sur le trottoir, la Chevrolet parvint au croisement où avait bifurqué le taxi jaune et s’y engouffra à son tour.
Coincée entre deux immeubles, la rue était déserte. Le taxi était déjà probablement loin. Sam manœuvra son véhicule en zigzaguant entre les voitures déjà stationnées et celles émergeant des différents parkings des immeubles, en conservant une allure assez rapide, avec pour idée de rattraper Daniel Bradley qui leur avait filé entre les mains. Ils s’étaient laissé avoir comme des débutants.

- Que dit le GPS ? demanda Sam à son collègue John qui manipulait un petit appareil muni d’un écran LCD.

- Que dalle ! Le petit malin a dû balancer la batterie de son portable.

- Fait chier. Il a dit quelque chose en quittant le bureau tout à l’heure ?

- Non, rien. Je n’ai aucune idée de ce qu’il peut bien faire en ce moment.

Le visage de Daniel Bradley s’éclaira d’un sourire lorsqu’il aperçut la Chevrolet de ses collègues de la CIA s’enfoncer dans la petite rue. Il avait profité de l’embouteillage pour descendre du taxi et s’infiltrer dans la foule des passants, remontant totalement le col de son blouson et s’arrêtant devant la vitrine d’un antiquaire.

Fouillant dans la poche intérieure de son manteau, il en fit ressortir un petit portable prépayé qu’il avait acheté quelques jours auparavant. Il avait senti ses vibrations au contact de son corps et vérifia le message qui l’attendait.

Celui-ci, rédigé en cyrillique, lui donnait rendez-vous dans une rue située derrière le théâtre du Bolchoï, localisé à quelques centaines de mètres seulement d’où il se trouvait. Il répondit et confirma la rencontre d’ici une petite demi-heure. Quelques cours du soir supplémentaires, et quelques soirées passées dans divers troquets, lui avaient permis d’acquérir une maîtrise correcte de la langue russe. Un atout essentiel pour évoluer à Moscou. Malgré tout, son accent encore fortement américanisé le trahissait à coup sûr.

Remisant le téléphone dans sa poche, Bradley souffla dans ses mains blanchies par le froid afin d’y raviver la circulation sanguine et prit sereinement la direction du théâtre.

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Aéroport de Tempelhof, Berlin, 20 avril 1945

Berlin brûle.

Dans les cendres et les flammes qui esquissent dans le ciel noir un ballet flamboyant et morbide, partent en fumées les chimères insensées d’un dictateur fou.

La fin d’un monde. Et les prémices d’un nouveau.

Sur le tarmac de l’aéroport Tempelhof de Berlin, les yeux rivés sur l’enfer terrestre situé à quelques kilomètres seulement, Hermann Dietrich ne peut s’empêcher de sentir la colère sourdre en lui. Une rage même, qu’il parvient péniblement à contrôler.

Le grand dessein de la confrérie.

Comment pouvait-il finir ainsi ? Dans le sang et les larmes ?

Celui-ci avait pris corps dans les décombres de l’Allemagne ruinée après la défaite de 1918. Une opportunité unique. Un pays balayé par une soif de revanche sans précédent, en proie à une profonde mutation sociétale et faisant face à une crise économique violente et brutale.

Comme une lueur d’espoir, une personnalité a émergé. Adolf Hitler, un homme pas nécessairement intelligent mais beau parleur. Par sa mégalomanie pathologique, il a réussi à tirer dans son sillage tout un pays. Le rêve d’une Grande Allemagne, échafaudé dans l’ombre depuis des décennies. Un IIIe Reich régnant pour mille ans sur le monde.

Un terreau fertile pour les projets de la confrérie.

Mais dont les pousses étaient à présent en train de brûler sous le déluge de feu des Russes.

Les ennemis d’aujourd’hui, se repaissant déjà de la carcasse fumante du Reich.

Les alliés de demain.

Dans le ciel, le flot quasi continuel des chasseurs et des bombardiers Iliouchkine, noie sous les décombres une population aux abois. Ce qui subsiste de la Wehrmacht se retranche, tenant chaque rue jusqu’à la fin. Des civils embrigadés dans la Volkssturm, mal armés et pas entraînés, se sont joints à elle, prêt à donner leur vie pour un pseudo idéal qu’ils ne comprennent même pas. Berlin est encerclé par deux groupes d’armées soviétiques ; il n’y a plus aucune échappatoire que la mort. Du moins, c’est ce à quoi Hitler est préparé. Le Reich mourrait avec lui.

Si tout cela n’avait été que l’œuvre d’un fou, d’un aliéné, cela n’aurait pas eu de sens. Hitler n’a été qu’une façade. Un arbre derrière lequel s’est cachée une forêt polymorphe où s’est joué le véritable pouvoir. Hitler avait harangué les foules, les masses serviles prêtes à tendre un bras haut dans le ciel pour voir s’étendre l’invincible Allemagne par-delà ses frontières, tandis que la confrérie tirait les ficelles, bien à l’abri des regards.

Pauvres fous, songe Hermann en escaladant les dernières marches du Junkers 52 en attente de décoller et dont les trois moteurs BMW ronflent déjà, vagues crépitements dans un brouillard sonore fait d’éclats de bombes et de vies déchirées. Après le déluge de l’artillerie soviétique et ses katiouchas, l’armée Rouge s’apprête finalement à entrer dans Berlin.

Ce même jour pourtant, Adolf Hitler organise une cérémonie pour la célébration de son cinquante-sixième anniversaire. Hermann y avait été convié, comme tous les autres dignitaires haut placés du régime nazi, ceux qui ont survécu et sont passés au travers des fines mailles des purges des derniers jours. Il a entendu dire que des caméras sont même prévues. Des enfants des Hitlerjugend sont invités, parce que leurs parents sont morts sous les bombes à Dresde.

Une mascarade sensée démontrée que le régime tient bon.

Hermann sait que les caméras filmeront les dernières images du Führer, saluant et embrassant les ultimes acharnés, accrochés au pouvoir comme des naufragés sur leur épave sombrant dans les flots. Et avec eux de pauvres gamins embrigadés à mourir en héros.

En claquant la porte de l’avion, il se refuse à regarder encore derrière lui. Le passé est révolu, l’avenir reste à écrire.

Hermann prend place sur l’un des sièges peu confortables de la carcasse du Junkers. Il dépose à côté de lui une serviette en cuir marron marquée du sceau de la confrérie. Un signe qui avait traversé les siècles et transcendé le temps. Il ne mourrait pas aujourd’hui.

Non.

Les projets futurs, concoctés par lui-même et quelques autres sont précieusement conservés dans cette serviette banale et anodine.

L’avenir de la confrérie.

Hermann a troqué son uniforme nazi pour un costume plus passe-partout. Son allégeance au régime n’a été que pure forme ; la comédie n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Il s’adresse à l’un des membres d’équipage qui lui tend un verre contenant de l’eau pétillante. Cette attention presque ridicule lui tire un sourire. Comme un semblant de vie normale au milieu de l’apocalypse.

Un couloir sécurisé a-t-il été négocié pour notre sortie d’Allemagne ?

- Oui, les autorités russes ont été averties, grâce à vos contacts. Nous volerons sans crainte jusqu’à notre destination.


- Parfait, merci.

Il n’y avait plus rien à craindre de la Luftwaffe, l’aviation allemande, totalement anéantie.

Un homme au chapeau de feutre assis en face d’Hermann se penche vers lui. Ses traits n’ont rien de germaniques, ou de slaves. Il interpelle l’Allemand dans un anglais impeccable, teinté d’un accent américain rond, typique du Sud.


- Où sont les autres ?

- J’espère qu’ils réussiront à quitter Berlin sains et saufs, notre avenir dépend d’eux en grande partie, mon cher Samuel. Les Russes progressent rapidement. D’ici quelques jours, ils seront aux portes du Reichstag. Le bombardement de l’artillerie est intensif. Les murs des habitations volent comme des feuilles mortes, balayées par le vent d’automne. Autant de vie également.

L’Américain s’adosse dans son siège et attache sa ceinture au moment où l’appareil s’ébranle sur le tarmac, le bruit assourdissant des moteurs emplissant l’habitacle d’un ronronnement sourd.

Hermann Dietrich ferme les yeux l’espace de quelques minutes. Tous les muscles de son corps se relâchent alors. Ces derniers mois l’ont épuisé mais il avait réussi à sauver l’essentiel.

Il fallait tout reconstruire à présent, sur les ruines d’un monde nouveau.

L’aube d’une ère nouvelle.

Berlin centre, même jour



Le parc de Tiergarten est en fleur. Après les affres d’un hiver long et rigoureux, la vie semble reprendre ironiquement ses droits au milieu du tumulte de la guerre. Ces maigres lumières d’espoir ne peuvent pourtant pas faire oublier le drame qui se joue tout autour, symbolisé par les canons de 88 mm pointant vers le ciel.

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