Ahmès, scribe d’Egypte Konsortsium (première partie)

Moscou, 2009



Affirmer que la Russie était un pays du froid, c’était enfoncer une porte ouverte.

La chapka vissée sur le crâne, Daniel Bradley remonta le col de sa veste fourrée, jura un bon coup et s’enfonça dans une petite rue adjacente au boulevard du Théâtre. Il avait hésité ce matin à ajouter une strate d’isolation supplémentaire mais avait espéré que le soleil percerait l’épaisse couche de nuages dans la journée. Pourtant, la nuit n’allait pas tarder à s’installer, même s’il était à peine dix-sept heures, et il grelottait dans son chaud manteau doublé. Il ne comprenait pas comment les Moscovites pouvaient supporter une simple veste alors que la température ne daignait pas grimper au-dessus de zéro.

Un frissonnement l’incita à marcher plus vite. Le climat russe était véritablement tout ce qu’il détestait ici à Moscou. Pour le reste, en poste depuis quelques années, il avait pris goût à cette ville qui avait tant à offrir sur le plan culturel.

Mais il n’était pas venu pour jouer les touristes.

Quelques secondes derrière lui, un 4 × 4 aux vitres teintées bifurqua depuis le boulevard et s’engouffra dans la même rue.

Bradley l’avait aperçu et avait décidé d’accélérer davantage le pas. Il savait pourtant que cela ne serait pas suffisant pour semer ses poursuivants. Une fois dépassé l’hôtel Hyatt à l’austère façade, il gagna rapidement une petite place où il fit une pause, inspectant nonchalamment les alentours. Le véhicule le suivait toujours. Il patientait à un feu tricolore situé à l’orée de la place. Devant lui, de nombreuses voitures étaient stationnées et la circulation autour était assez dense.

C’était l’occasion à ne pas louper. L’agent de la CIA Daniel Bradley aperçut au loin un taxi de couleur jaune délavé, une vieille Gaz Volga miraculeusement échappée des années 1980 et affichant probablement un bon million de kilomètres au compteur. Il fit un signe de la main et le chauffeur en uniforme et casquette bleu foncé s’arrêta en double file, engendrant un concert de klaxons en guise de protestation. Bradley s’infiltra à l’arrière et ôta sa chapka tout en indiquant au conducteur une adresse située seulement à quelques rues d’ici. Il le dévisagea comme s’il n’avait pas bien compris la destination mais l’agent lui fit signe de démarrer rapidement. Il vit alors que le 4 × 4 était toujours coincé au feu de la rue perpendiculaire.

Désolé, les gars, mais je n’ai pas le choix…

Le chauffeur appuya sur l’accélérateur tout en murmurant « Idioty Amerikantsy », qui était assez clair. Bradley laissa passer l’insulte, se concentrant sur ses poursuivants.

Au dehors, quelques flocons commençaient à recouvrir la chaussée d’un tapis blanc qui deviendrait une patinoire au cours de la nuit.

Assis à la place du conducteur de la Chevrolet noire, l’homme en tenue civile frappa violemment son volant du plat de la main.

« Espèce d’imbécile, Bradley, à quoi tu joues ?! » lança le passager tout en dégoupillant le clapet de son téléphone portable.

- Mais qu’est-ce qu’il fout, John ? continua le conducteur. Il sait pourtant qu’on doit le surveiller à distance afin d’assurer sa sécurité !

- J’en ai aucune idée, Sam, mais je n’aime pas ça du tout.

Au téléphone :

- Oui, c’est John, passez-moi le chef de station.

Le feu passa alors au vert et la Chevrolet vira tout de suite à droite dans une petite rue, avec l’espoir de rattraper le taxi noyé dans les masses métalliques et fumantes de la circulation moscovite. Même si l’hiver, la population avait plutôt tendance à s’amasser dans les transports en commun, et notamment le métro, les bouchons étaient monnaie courante.

Sam pouvait encore apercevoir le taxi à une centaine de mètres devant, bloqué par un ralentissement. Quelques instants après, il s’engagea sur la gauche et disparut derrière les immeubles.

- Eh merde ! hurla Sam Dodgson derrière le volant. On est coincés ici !

Tandis que son collègue échangeait toujours sur son portable avec la station de la CIA située à l’ambassade américaine, Sam tenta une manœuvre désespérée et braqua d’un coup sec sur la gauche le volant du 4 × 4, en chevauchant une partie du trottoir et bousculant au passage quelques poubelles abandonnées à la neige qui tombait de plus en plus drue. Effrayant quelques passants totalement éberlués de voir un véhicule rouler à moitié sur le trottoir, la Chevrolet parvint au croisement où avait bifurqué le taxi jaune et s’y engouffra à son tour.
Coincée entre deux immeubles, la rue était déserte. Le taxi était déjà probablement loin. Sam manœuvra son véhicule en zigzaguant entre les voitures déjà stationnées et celles émergeant des différents parkings des immeubles, en conservant une allure assez rapide, avec pour idée de rattraper Daniel Bradley qui leur avait filé entre les mains. Ils s’étaient laissé avoir comme des débutants.

- Que dit le GPS ? demanda Sam à son collègue John qui manipulait un petit appareil muni d’un écran LCD.

- Que dalle ! Le petit malin a dû balancer la batterie de son portable.

- Fait chier. Il a dit quelque chose en quittant le bureau tout à l’heure ?

- Non, rien. Je n’ai aucune idée de ce qu’il peut bien faire en ce moment.

Le visage de Daniel Bradley s’éclaira d’un sourire lorsqu’il aperçut la Chevrolet de ses collègues de la CIA s’enfoncer dans la petite rue. Il avait profité de l’embouteillage pour descendre du taxi et s’infiltrer dans la foule des passants, remontant totalement le col de son blouson et s’arrêtant devant la vitrine d’un antiquaire.

Fouillant dans la poche intérieure de son manteau, il en fit ressortir un petit portable prépayé qu’il avait acheté quelques jours auparavant. Il avait senti ses vibrations au contact de son corps et vérifia le message qui l’attendait.

Celui-ci, rédigé en cyrillique, lui donnait rendez-vous dans une rue située derrière le théâtre du Bolchoï, localisé à quelques centaines de mètres seulement d’où il se trouvait. Il répondit et confirma la rencontre d’ici une petite demi-heure. Quelques cours du soir supplémentaires, et quelques soirées passées dans divers troquets, lui avaient permis d’acquérir une maîtrise correcte de la langue russe. Un atout essentiel pour évoluer à Moscou. Malgré tout, son accent encore fortement américanisé le trahissait à coup sûr.

Remisant le téléphone dans sa poche, Bradley souffla dans ses mains blanchies par le froid afin d’y raviver la circulation sanguine et prit sereinement la direction du théâtre.


Place Loubianka, Moscou, le même jour, quelques heures plus tôt




La place Loubianka, à quelques pas de sa consœur dont l’épithète « rouge » ne renvoyait aucunement à l’URSS, ni même à la couleur des briques des monuments qui la circonscrivent, était surtout connue pour son immense bâtiment de style néobaroque érigé à l’extrême fin du xixe siècle. Ancien siège d’une compagnie d’assurance installé sur l’une des plus anciennes places de la capitale russe, l’édifice avait connu une histoire plutôt mouvementée. Devenu prison à partir des années 1930, il a successivement abrité les services de renseignement de la période soviétique pour être aujourd’hui le siège du FSB, le service fédéral de la sécurité russe.

Derrière l’apparat et la magnificence des lieux, ses murs étaient tachés de sang, étouffant les cris des prisonniers politiques torturés ; des temps aujourd’hui révolus.

Ou presque.

Dans l’esprit des Moscovites, l’ancienne prison (qui conservait encore une fonction carcérale) suscitait des souvenirs sensibles et pénibles, synonymes de répression politique, couchés sur le papier par Soljenitsyne.

L’homme au costume griffé d’un tailleur italien de renom et qui émergea de la Mercedes classe S de couleur noire n’en avait cure. Depuis plusieurs décennies, il avait été témoin des modifications profondes de son pays ; l’éclatement de l’URSS et la fin de la nomenklatura, les privilèges des membres du Politburo. Mais Grigoryi Antonov n’était pas à plaindre. En tant que directeur du FSB, ses privilèges étaient plus que confortables. Et notamment un gigantesque appartement de fonction sur Kutusovsky Prospekt – un long boulevard construit selon les critères russes de largueur et conduisant directement au Kremlin –, ainsi que le choix de son véhicule personnel. La qualité allemande avait primé face à la robustesse des constructeurs russes.

En sortant du véhicule, il jeta un œil en direction de la place Loubianka dont la physionomie avait également beaucoup changé. L’ancienne place Dzerjinski, dénommée en l’honneur de Félix Dzerjinski, figure emblématique du mouvement bolchévique et fondateur de la Tchéka, avait repris son nom originel en 1991, au moment du coup d’état manqué contre Mikhaïl Gorbatchev. L’immense statue à l’effigie du révolutionnaire surnommé « Félix de fer » qui étirait sa silhouette sur la Loubianka avait subi au cours de ces heures troubles la colère des Moscovites, brièvement remplacée par un monument évoquant le souvenir des victimes du goulag.

Une nouvelle place mais les mêmes personnes. Grigoryi Antonov travaillait déjà à cette époque pour le KGB, ainsi qu’une bonne partie des membres haut placés des services de renseignements actuels.

Antonov s’engagea par l’entrée principale du bâtiment.

Il aperçut aussitôt Natalia son assistante accourir vers lui, et qui poursuivit son chemin tout en parlant.

- Bonjour Natalia, quel est le programme aujourd’hui ?


- La réunion avec l’équipe à 10 h 00, puis un déjeuner à 12 h 30 avec le Premier ministre, et les briefings habituels de l’après-midi.

- Bien c’est parfait. Pour le moment, j’ai une chose à faire avant la première réunion, merci de ne pas me déranger.

La jeune femme en uniforme militaire acquiesça et fit un signe de la tête à son supérieur qui disparut dans le dédale de couloirs. Elle l’observa encore quelques instants avant de faire volte-face en direction de son bureau. Une longue silhouette fine, un regard perçant surmonté de cheveux courts d’un noir profond, Natalia, la quarantaine, avait accédé à ce poste convoité au FSB quelques mois auparavant, après une carrière administrative dans l’armée.

Sur son bureau était étalée une montagne de paperasses, noyant un sous-main ainsi que le clavier de son ordinateur. Un Mac dernier cri.

Le capitalisme avait du bon, songea-t-elle en s’installant dans son fauteuil tout en bousculant la pile de dossiers couvrant le clavier.

Sur le bureau, elle cliqua sur une banale petite icône semblable à celle d’un navigateur web mêlée au milieu des autres, enclenchant l’ouverture d’un système de messagerie électronique. On l’invita à saisir un code à six chiffres changeant tous les jours et qu’elle pouvait consulter sur une petite clé qu’elle portait en permanence autour du cou.

On ne pouvait pas travailler pour le FSB et ignorer que chaque fait et geste de ses employés était étroitement surveillé. Elle savait pertinemment qu’on avait disposé un mouchard dans son ordinateur, envoyant quotidiennement les informations qu’elle consultait à un bureau spécifique situé au sein même du bâtiment Loubianka.

Mais les autres personnes qui l’employaient avaient contourné ce problème en installant leur propre système de communication, indétectable par les logiciels espions du FSB, et permettait en outre d’effacer les commandes qui lui étaient liées.

Dans la fenêtre qui s’ouvrit, un logo s’afficha ainsi qu’un onglet où elle pouvait adresser en toute discrétion des messages transmis par un logiciel de codage développé par ses autres employeurs.

Le texte fut bref mais suffisamment explicite.

Transfert prévu ce jour. Procédez comme prévu.


L’ascenseur émit un bip significatif à la fermeture des portes. Antonov glissa une clef qu’il conservait précieusement dans une fente située sous le clavier et fit un quart de tour vers la droite. Ce mouvement enclenchait automatiquement l’accès au deuxième sous-sol, restreint à un personnel bien spécifique et dont la connaissance même de l’existence ne dépassait pas ce cercle limité dont Antonov était le centre névralgique.

Les portes automatiques s’ouvrirent au bout de quelques secondes sur un long couloir plongé dans une obscurité relative, les murs blafards illuminés çà et là par quelques ampoules héritées de l’époque soviétique. Un homme vint à sa rencontre, un gorille de près de deux mètres, à la carrure d’un footballeur américain dont la musculature deltoïdienne saillait sous un costume trop étriqué au niveau des épaules.

- Bonjour Sacha, notre client est-il prêt ?

- Bonjour monsieur le directeur. Oui, dans la pièce habituelle.

L’ancien tireur d’élite des Spetsnaz indiqua une porte dépourvue de quelconque indication sur son usage. Antonov pénétra dans une pièce sans mobilier où se tenait le lieutenant-colonel Andrei Laptev, directeur-adjoint des services du SVR dont le quartier général se trouvait dans la banlieue de Moscou. S’il était hiérarchiquement inférieur à Antonov, les deux hommes se connaissaient depuis de nombreuses années et se respectaient mutuellement et suffisamment pour ne pas laisser les détails du protocole entraver leur amitié.

Ils échangèrent une poignée de main franche et sincère, doublée de larges sourires.

- Andreï, mon ami, cela me fait plaisir de te retrouver. Nos fonctions respectives nous éloignent quelque peu trop souvent et je le déplore grandement ! lança Antonov sur un ton enjoué et de sa voix gutturale.

- Heureusement que des évènements tels que celui-ci nous permettent de nous croiser mon cher Grigoryi !

Les deux hommes posèrent le regard sur la large vitre sans tain qui donnait sur la pièce adjacente, éclairée par un néon à la lumière aveuglante. Comme simples meubles, une petite table et deux chaises métalliques à l’apparence inconfortable.

Sur l’une d’elle, un homme était affalé, la tête baissée et les cheveux mi-longs couvrant son visage, les mains emprisonnées par une paire de menottes.


- Comment se comporte notre ami américain ? s’enquit Antonov.

- Pas très bavard pour le moment. Mais ce n’est qu’une question de minutes. Sacha va s’occuper de son interrogatoire. Les langues se délient rapidement avec les vieilles méthodes.

Un sourire s’afficha sur le regard du directeur du FSB.

Il se passa une poignée de secondes avant que Sacha ne pénètre dans la pièce, son ombre impressionnante glissant sur les murs à la lumière de l’unique néon de la pièce.

Le captif leva la tête en direction du gorille originaire du Kazakhstan et fut pris d’une sorte de crise de panique. Il se secoua vigoureusement dans tous les sens tel un animal prisonnier d’un piège. Agitation vaine car ses pieds étaient également entravés au sol avec une chaîne glissée dans un anneau métallique coulé dans le sol en béton de la pièce.

Aucune échappatoire possible pour l’Américain.

Celui-ci tourna subitement la tête en direction de la vitre dont il avait deviné le dessein. Ses yeux noirs plongèrent dans ceux des deux responsables du FSB mais il en fallait bien plus pour les impressionner.

Cette attitude de défiance ne durerait pas longtemps.

Sacha se tint debout derrière la petite table bancale en bois. L’Américain le dévisagea alors.

- Vous perdez votre temps, je n’ai rien à dire. Je ne sais pas de quoi vous parlez.

Brusquement, le bras du Kazakh se dressa et sa main s’abattit violemment sur la joue du prisonnier. L’inertie du geste le fit basculer ainsi que la chaise. Il s’affala tel un château de carte soufflé par une bourrasque.

Le gorille s’approcha et le redressa d’une seule main. Il s’adressa au captif dans un anglais très approximatif mais l’intonation de la voix ne laissait que peu de doute sur l’intention.


- L’Américain, ne me prend pas pour un débutant.

L’ancien Spetsnaz retira d’une pochette disposée sur la table une photographie prise avec un téléobjectif qu’il fit glisser en direction du captif enchaîné.

Celle-ci montrait deux hommes en pleine discussion dans une rue. L’un d’eux était l’Américain.


- C’est bien toi sur cette photo, non ?

Il n’eut comme réponse que l’écho de sa voix grave se réverbérant sur les murs de béton nu de la pièce étriquée.

- Et l’autre homme ? Tu le connais, on te voit parler avec lui.


- Je n’ai rien à vous dire ! J’ai des droits, je suis citoyen américain ! Je veux appeler l’ambassade !

- Parle, Américain, et tu pourras contacter un avocat.

- Hé oh, la guerre froide, c’est fini, les gars ! Je ne dirai rien, même si vous utilisez la violence contre moi !

Le Kazakh, un habitué des interrogatoires musclés, se rassit et ouvrit de nouveau la pochette en carton. Cette fois-ci, il en sortir la photo d’une femme. Une chevelure blonde et longue tombant sur des épaules finement dessinées ; des yeux rieurs illuminés par un franc sourire. L’Américain la reconnut aussitôt.


- Que faites-vous avec une photo de Maria ?

- Il se peut que nous disposions d’informations la concernant également.


- Elle n’a rien à voir avec cette histoire ! Laissez-la tranquille !

- Donc tu reconnais qu’il y a une « histoire », l’Américain ? Parlons un peu de l’autre homme sur la photo. Je ne t’apprends rien si je te dis qu’il s’appelle Ulrich Kaufmann. D’origine allemande, il vit en Russie depuis plusieurs décennies et constitue une figure emblématique de la Bratva moscovite.

- Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse ? Je dirige une entreprise informatique et comme beaucoup d’autres, je travaille en toute légalité avec cet homme.

Le Kazakh se pencha en avant comme pour mieux capter l’attention du prisonnier.

- Combien de renseignements concernant les réseaux informatiques du gouvernement lui as-tu vendu ? Des codes ? Des noms ?

Il laissa un peu de répit à l’Américain afin qu’il digère la question, qui était avant tout une affirmation déguisée. Il se saisit ensuite de la photo de la dénommée Maria et la positionna au premier plan de nouveau.


- Réfléchis à ce que tu dis, pauvre imbécile. Si tu es ici, c’est que nous avons les informations suffisantes pour t’envoyer au trou le restant de ta vie. Choisis tes mots, l’ami.

Dans l’autre pièce, les deux hommes échangèrent un regard et chacun comprit la pensée de l’autre.

- Son transfert à prison de Matrosskaïa Tichina est prévu pour demain. Il doit parler avant car lorsqu’il sera parvenu là-bas, nous serons tenus d’avertir l’ambassade. Notre fenêtre est étroite, Andreï.


- Aie confiance en Sacha, il saura lui soutirer les informations dont nous avons besoin. En outre, il n’a pas tiré toutes les cartes du jeu. Lorsque cela sera fait, il n’aura pas d’autre choix que de parler. C’est une question de temps Grigoryi, mais nous obtiendrons ces informations.


Moscou, le même jour




L’anonymat de la foule constituait la meilleure des couvertures.

Noyé dans la cohue des badauds se pressant à l’entrée d’un pub, lieu de son rendez-vous, Daniel Bradley sentait pourtant sur lui la caresse subtile et lointaine d’un regard. Il avait la certitude d’être épié.

Il balaya discrètement les alentours à la recherche d’une paire d’yeux braqués sur lui mais ne rencontra que des Moscovites pour certains déjà bercés des vapeurs de vodka, l’alcoolisme étant un véritable fléau en Russie.

Il aperçut alors une silhouette quitter l’attroupement et se faufiler dans la petite allée proche du bar. Son instinct l’incita à la suivre. Bousculant sur son passage plusieurs individus éméchés qui proférèrent divers jurons peu compréhensibles, il dégagea discrètement dans la poche de sa veste la sécurité de son pistolet automatique.

Parvenu à l’angle de l’allée dépourvue d’éclairage à l’exception d’un petit bloc de sécurité signalant une sortie de secours – probablement celle du pub –, il n’eut que le temps d’entrapercevoir l’ombre qui fondit sur lui, un homme enveloppé dans une parka et la chapka couvrant une partie de son visage.

Bradley était un homme de terrain. Ses réflexes issus d’un long entraînement prirent le contrôle de ses membres, se saisissant du bras qui tentait d’agripper son cou et le tordant à la limite de la rupture, obligeant son adversaire à abaisser son corps. Le deuxième geste fut aussi vif : il extirpa le pistolet de son holster et le pointa sur la tempe de l’agresseur tout en le plaquant face contre le mur de briques froid.

L’agent de la CIA relâcha pourtant aussitôt sa prise.


- Yuri, espèce d’imbécile, tu m’as foutu la trouille !

Les deux hommes échangèrent une accolade franche et sincère. Yuri avait une allure frêle et une voix fluette mais affichait un regard pointu derrière ses petites lunettes.


- Je te sens un peu tendu, mon ami, affirma Yuri. Tu as bien failli me coller une bastos dans le crâne.

- Désolé, oui effectivement, mais mes collègues n’arrêtent pas de me filer le train. Viens, rentrons dans ce bar.

Quelques minutes plus tard, les deux hommes étaient installés à une table autour de deux pintes de bière « Baltika » forte en degré d’alcool. Les sourires des premiers instants avaient alors cédé la place à la concentration. Bradley n’était pas là pour se saouler à la bière russe.

Yuri lui tendit une photo entre deux gorgées de houblon.


- Voici James Gordon, directeur d’une société de services informatiques ici à Moscou. Trente-huit ans, marié à une Russe, Maria.

- C’est le type que nous recherchions ? demanda Bradley.

- Oui. On le soupçonne d’avoir vendu à la mafia des codes secrets appartenant au gouvernement russe. Sa société a en effet travaillé pour différentes agences gouvernementales, notamment de sécurité.

- Où est-il ce moment ?

- À la Loubianka. En pleine interrogatoire, j’imagine. Voilà pourquoi il a été facile à retrouver.

- Cela complique les choses, continua Bradley, une ride d’inquiétude se formant au coin de ses yeux. Le sortir de la Loubianka est irréalisable, le lieu est beaucoup trop sécurisé. En outre, nous ne connaissons pas tout du bâtiment, remanié à de nombreuses reprises.

- Vous comptez faire quoi, les Américains ?

- Nous devons l’exfiltrer, dans la mesure du possible. C’est un citoyen américain. En outre, les informations dont il dispose seront d’un grand intérêt pour le pays. On ne peut pas passer à côté de l’opportunité.

- Ce sera impossible à la Loubianka comme tu le dis. Mais le prisonnier doit être transféré dès demain à la prison de Matrosskaïa Tichina, avant d’être probablement transporté ailleurs. Cela vous laisse une fenêtre de tir.

- Tes infos sont sûres, Yuri ?

- Tu me connais, l’Américain. Je ne serais pas ici sinon. J’ai eu des précisions aujourd’hui même sur le transfert à Matrosskaïa, des sources directes. Il doit quitter la Loubianka à 10 heures demain matin, en convoi extraordinaire.

- Tu as des contacts là-bas ?

Le Russe esquissa un sourire.


- Je t’arrange tout ça pour demain. On vous fera rentrer à la prison sans problème. Mais à l’intérieur, ce sera à vous de vous débrouiller. Ce n’est pas un centre de détention haute sécurité. Un prisonnier s’est échappé l’année passée, semble-t-il avec une simple cuillère, en sautant de toits, parvenant à un asile psychiatrique voisin. Malgré tout, cette opération ne sera pas un jeu d’enfant : les gardiens auront les yeux rivés sur James Gordon car il est important pour notre gouvernement.

- Comme pour le nôtre.

Yuri leva le regard et aperçut un homme en long pardessus gris pénétrer dans le bar. Il fit une tape à Bradley.


- Je file, tu as de la visite je crois. On reste en contact pour demain.

Le temps que l’agent tourne la tête en direction de l’entrée et aperçoive l’intrus, Yuri avait disparu.

L’homme en pardessus gris s’avança et vint s’installer à sa table. Sam Dodgson fit un geste au serveur pour commander une bière.

- Bradley, t’es un vrai enfoiré. Tu croyais qu’on n’allait pas te retrouver ? Où est ton ami ?


- Il est timide tu sais, Sam, il n’aime pas particulièrement rencontrer de nouvelles têtes, répondit Bradley sur le ton de l’ironie.

- Le chef de station est furieux après toi, Daniel. T’as intérêt à avoir de bonnes infos pour justifier ta disparition.

- James Gordon, le type sur lequel nous travaillons, est transféré demain à la prison de Matrosskaïa, ajouta Daniel en glissant à son tour la photo en direction de Sam Dodgson.

Il lui détailla les différents éléments rapportés par son indic.


- Il faut tenter de l’exfiltrer là-bas à mon avis, c’est une fenêtre d’opportunité unique avant qu’il ne soit transféré ailleurs, dans un centre mieux surveillé et où l’on risque de perdre définitivement sa trace.

- Tu es sûr de ton coup, Daniel ?

- Je fais confiance à mon gars. Je bosse avec lui depuis que je suis en Russie, il ne nous a jamais fait faux bond. Il risque gros à me transmettre de telles infos : elles proviennent directement du FSB.

Sam avala d’une gorgée la bière qu’on venait de déposer devant lui puis fit une pause. Il se leva brusquement et tapa sur l’épaule de son collègue.


- Le chef de station nous attend, allons mettre en place tout cela, il reste peu de temps.