Ahmès, scribe d’Egypte Konsortsium (seconde partie)

Etablissement pénitentiaire IZ-99/1, nord-est de Moscou, le lendemain, vers 11 h



Poétiquement intitulée « le silence des marins », la voie où circulait le tramway avait donné par extension son nom à la prison de Matrosskaïa Tichina, dont la façade jaune et blanche du bâtiment principal étirait sa rigueur soviétique sur une grande partie de la rue. Si elle n’était qu’un centre de détention provisoire, la prison était surtout connue pour la pauvreté de ses conditions de salubrité. Les prisonniers étaient la plupart du temps entassés dans de minuscules cellules en attente de leur procès, parfois des mois durant, bénéficiant de maigres repas, d’une hygiène aléatoire et de soins médicaux bien souvent absents, et cela malgré les efforts consentis depuis plusieurs années par le gouvernement pour améliorer la condition des détenus.

Il restait du chemin à faire depuis la fin du communisme.

Une camionnette Gaz Sobol noire, dépourvue de signe distinctif, s’avança jusqu’au numéro 18A de la rue marquant l’entrée de service de la prison. Une unique enseigne bleue et blanche où étaient inscrits les mots ulitsa Matrosskaïa Tichina ainsi qu’un double portail gris clair accueillirent sobrement l’homme en combinaison bleu foncé et casquette griffée au logo d’une entreprise qui s’éjecta du côté passager. Seuls les barbelés au sommet du mur d’entrée dénonçaient la présence d’un centre de détention derrière son enceinte.

L’ouvrier s’approcha d’un petit portillon de la même couleur morne et pressa le bouton d’un interphone antédiluvien.


- Bonjour, nous venons pour l’entretien des lignes téléphoniques.

Une voix vraisemblablement féminine mais noyée dans le grésillement du haut-parleur lui répondit aussitôt.

- Un instant.

Durant le laps de temps, il inspecta les alentours et remarqua deux caméras de sécurité, dont l’une était braquée sur l’entrée des véhicules. Au-dessus de sa tête, une autre pointait au loin, en direction de la rue. La sécurité ici était véritablement légère.


- Le portail va s’ouvrir, continua la voix nasillarde de l’interphone. Veuillez avancer jusqu’au bâtiment central. L’infirmerie se trouve tout au fond.

- Parfait, merci.

L’homme se faufila dans la camionnette et quelques instants après, ils pénétraient dans la prison par le portail gris qui s’était ouvert. De l’autre côté, un agent de police, le fusil sur l’épaule, observa d’un œil aiguisé le véhicule avancer. Le passager le salua d’un geste de la main mais prit garde de ne pas croiser trop longtemps son regard.

Il eut le temps de remarquer que le gardien venait de vérifier l’heure sur sa montre, comme s’il savait qu’ils étaient attendus, mais n’y prêta pas attention.

Yuri avait réussi à faire inscrire l’intervention d’une société d’électricité pour la vérification des lignes téléphoniques de l’infirmerie. Selon les dernières informations dont disposait Daniel Bradley, James Gordon devait passer un examen dès son arrivée avant d’être transféré dans sa cellule. Le moment idéal pour intervenir.

Daniel Bradley au volant de la camionnette inséra celle-ci au niveau d’une petite porte située latéralement par rapport au grand bâtiment où étaient empilées les cellules marquées par la présence des grillages au niveau des fenêtres et coupa le contact.

Ils descendirent tous les deux simultanément. Daniel Bradley ouvrit la portière coulissante à l’arrière, retira deux sacoches d’outils et en lança une à son collègue. Un gardien surgit alors de la porte de service et fut surpris par la présence des deux ouvriers. Daniel laissa Sam s’exprimer car il maîtrisait parfaitement le russe.


- Zdrastvouitié ! lança Sam d’une voix légère à l’attention du gardien. Pourriez-vous nous indiquer l’infirmerie ? Nous venons inspecter les lignes téléphoniques, il paraît qu’il y a un problème dessus.

Il tendit alors un badge d’accréditation que leur avait fourni Yuri juste avant de pénétrer dans la prison. Après un moment d’hésitation, le gardien jeta un œil rapide sur le petit morceau de carton et indiqua la direction demandée, au fond du couloir sur la droite.

Les deux hommes s’engouffrèrent à l’intérieur de la prison, longeant un long corridor dont les murs nus verts délavés auxquels pendaient une succession de câbles électriques n’avaient sans doute pas connu le pinceau depuis plusieurs décennies. Il leur fallut peu de temps pour apercevoir un panneau où était inscrit lazaret, « infirmerie » en russe, logée derrière une double porte battante aux vitres en verre cathédrale. Un autre signe indiquait qu’il fallait sonner pour entrer, ce que fit Daniel Bradley, prenant l’air le plus détaché possible.

En poussant les portes, ils posèrent leur premier regard sur les lieux dont ils avaient étudié les plans la veille, à l’antenne locale de la CIA située à l’ambassade américaine.

Une succession de lits dont la plupart étaient vides ; sur la droite un petit bureau où une infirmière classait divers dossiers situé à l’entrée d’une salle d’examen dont l’accès était barré par deux policiers.

Sam Dodgson se présenta et tendit son badge à l’infirmière qui posa un regard distrait dessus.

- Nous devons vérifier toutes les lignes téléphoniques ici.

- Da, mais tout fonctionne parfaitement, je ne comprends pas.


- On nous a demandé d’intervenir, je n’en sais pas davantage.

- Bien, faites ce que vous avez à faire, j’ai du travail.

- Parfait. Pouvons-nous commencer par cette pièce ?

Dodgson désignait la salle d’examen gardée par deux policiers.


- Un prisonnier est en train d’être examiné, vous ne pouvez pas entrer tout de suite.

- Le relais s’y trouve, nous devons commencer par le vérifier.

- Je vais demander au docteur, fit-elle en soupirant de manière ostensible.

La secrétaire empoigna le téléphone et aussitôt, la sonnerie retentit dans la pièce d’à côté. Après quelques brefs échanges, elle raccrocha et s’adressa à Sam.


- Le docteur termine, vous pouvez entrer maintenant.

Elle fit signe aux deux policiers qui n’avaient pas bougé d’un millimètre, de laisser passer les ouvriers. Ils s’avancèrent et pénétrèrent dans la salle d’examen. Rapidement, ils balayèrent la pièce des yeux. Comme sur les plans, elle était assez vaste mais s’y trouvaient seulement deux hommes, le médecin qui remplissait de la paperasse et le dénommé James Gordon, encore assis sur le bord d’une table d’examen, le regard hagard.

Et des marques plutôt évidentes quant à leur origine au niveau du visage.

Il fallait agir rapidement à présent.

Sam Dodgson s’avança en direction du médecin qui ne prêtait aucune attention à lui. Il posa sa mallette sur le sol puis en retira discrètement une petite seringue qu’il glissa dans la manche de sa tenue d’électricien. Bradley s’approcha du prisonnier, faisant semblant d’inspecter le trajet des câbles électriques, tout en conservant un œil sur la double porte.

Sam Dodgson s’infiltra derrière le bureau du médecin, toujours penché sur ses documents. Le geste fut vif. Le docteur ressentit à peine la piqûre à la base de son cou. Il s’affala aussitôt sur les papiers dont certains tombèrent sur le sol.

James Gordon fixait sans rien comprendre à la scène qui se déroulait sous ses yeux, qui lui parut tirée d’un film d’espionnage. Bradley l’agrippa par l’épaule et lui murmura à l’oreille :


- James, nous sommes venus vous sortir d’ici. Suivez-nous et ne faites rien de stupide.

Derrière le bureau, Sam engagea un silencieux sur son pistolet et se mit à crier en russe.


- À l’aide ! Le médecin a eu un malaise, aidez-nous !

Rapidement les deux policiers s’engouffrèrent par la double porte et furent accueillis par deux balles logées en pleine poitrine. Tétanisée, l’infirmière postée derrière eux, se figea sur place, sa bouche n’étant plus capable d’émettre le moindre son.

Sam lui fit signe d’avancer et lui assura qu’il n’allait pas la tuer si elle se taisait le temps qu’ils sortent. Elle acquiesça simplement, son cerveau n’arrivant pas à intégrer la crue réalité de l’instant présent.

Bradley et Dodgson ne disposaient que de quelques minutes pour sortir de l’enceinte de la prison. Quelques rues plus bas, un véhicule les attendait afin qu’ils puissent échanger la camionnette.

Les trois hommes approchèrent de la porte donnant sur le couloir menant directement à leur véhicule. James Gordon suivait sans véritablement comprendre ce qui lui arrivait. Il avait simplement réalisé que les deux ouvriers étaient en fait américains mais son cerveau épuisé par l’interrogatoire de la veille n’était pas capable de réfléchir au-delà.

En quelques jours, sa vie avait totalement basculé.

Il avait succombé à l’appel de l’argent lorsqu’un inconnu était venu vers lui afin de lui proposer un marché intéressant : transmettre diverses informations classées du gouvernement pour lequel il travaillait, contre une forte somme en dollars.

Une simple poignée de main avait scellé son destin. Et aujourd’hui, il se trouvait au milieu d’un film dont il semblait être le héros malgré lui.

S’échapper d’une prison russe.

Les quelques secondes qui suivirent s’apparentèrent à un cauchemar. Pourtant bien palpable.

Le couloir vert était vide. Pas âme qui vive.

Il le vit défiler rapidement dans sa vision. Au loin, la lumière de l’extérieur filtrait au travers de la porte de sortie qu’un des hommes en bleu de travail, le revolver à la main, ouvrit, laissant inonder le corridor de la lumière extérieure.

James Gordon ne réalisait toujours pas lorsque les premiers coups de feu résonnèrent contre les murs froids. Au dehors, un comité d’accueil attendait les deux agents de la CIA.

Le captif entendit l’un des ouvriers hurler. Des mots qui n’avaient pas beaucoup de sens sur l’instant.

« Putain, on s’est fait doubler ! »

- Sur le plan, il y a une autre sortie, tout au fond du couloir, c’est notre seule chance.


- Tu crois qu’ils n’y auront pas pensé ?

- Pas le choix.

Le couloir défila de nouveau devant les yeux de Gordon. Il entendit à ce moment les policiers pénétrer dans celui-ci une quinzaine de mètres derrière eux. La situation devenait délicate.

Pour ne pas dire désespérée.

Dans leur course, les balles sifflaient, s’enfonçant dans le plâtre des murs.


- Là, à droite ! cria Bradley à son collègue.

Le couloir se divisait en deux branches. Sur l’un des panneaux vissés aux parois, Sam eut le temps de lire « cuisines ». Avec un peu de chances, elles donneraient sur l’extérieur. Ils s’engouffrèrent rapidement dans le second corridor peint dans les mêmes tons de vert lorsqu’une silhouette surgit face à eux, armée d’un fusil.

Bradley lui décocha une balle en pleine tête avant qu’elle n’eut le temps de réagir. Elle s’effondra aussitôt et Sam se saisit de son arme en passant. Bientôt, ils allaient être à court de munitions.

Une grossière erreur que Bradley allait devoir porter sur ses épaules. Mais le temps des reproches n’était pas encore arrivé. Ils devaient tout d’abord survivre.

D’ici quelques mètres, ils parviendraient dans les cuisines où devait s’afférer le personnel à cette heure avancée de la matinée.

Les trois hommes surgirent violemment par-delà des portes battantes, attirant vers eux tous les regards ahuris des cuisiniers en pleine préparation du repas. Sam braqua son pistolet vers le premier homme qu’il remarqua et lui demanda « où est la sortie ? ».

Pétrifié, le jeune homme, qui ne devait pas avoir plus de 18 ans, indiqua d’une main tremblante une porte située à l’autre bout des cuisines. Tout autour, la plupart du personnel s’était allongé sur le sol.

Les trois fugitifs s’enfonçaient au milieu des pianos, des dessertes et des chariots lorsque plusieurs policiers surgirent à leur tour dans la cuisine. L’un d’eux mit en joue son fusil et pressa la détente.

Lorsque Bradley réalisa que son collègue et ami s’effondrait à quelques mètres seulement de la porte donnant sur l’extérieur, il crut que le monde venait de basculer.

Comment cette mission avait-elle pu virer au cauchemar en l’espace d’une poignée de minutes ?

Sur l’instant, il ne songea pas à sa propre vie, ni même à celle du ressortissant américain qu’ils étaient en train d’essayer d’exfiltrer de la prison, mais à Sam.

En poste depuis longtemps à Moscou, Samuel Dodgson, le fils de Richard Dodgson, responsable haut placé à Langley, en vue pour être prochainement nommé directeur du renseignement à la CIA, avait été son coéquipier depuis son arrivée dans la capitale russe. Au-delà du travail, une amitié sincère s’était progressivement tissée entre les deux hommes.

Étendu à plat ventre sur le sol carrelé des cuisines de la prison, la vie avait apparemment déjà quitté l’agent de la CIA. Bradley attrapa Gordon par le bras mais l’ex-captif des Russes reçut à son tour un projectile dans le dos qui le fit s’effondrer sur le sol.

Daniel Bradley était désormais face à un choix crucial.

Fuir et essayer de sauver sa peau.

Ou tenter de sauver celle de Gordon et risquer assurément la sienne.

Instinctivement, il franchit la porte qui donnait sur une petite rue où était entreposée une succession de conteneurs à détritus.

Il n’avait plus qu’une possibilité : fuir.

Deux mains fermes vinrent subitement lui saisir la gorge par derrière. Un homme qu’il n’avait pas vu dans la précipitation tentait de le maîtriser. Après quelques secondes de lutte, Bradley réussit à s’esquiver de la pression des mains du gorille en uniforme de geôlier mais il avait dû lâcher son arme au cours de l’affrontement.

Dans un mouvement habile, Bradley parvint à s’échapper de l’étreinte du Russe grâce à un coup porté dans les côtes et à ramasser son automatique. Il se saisit alors de son adversaire par le bras et l’obligeant à se retourner tout en collant le canon de son pistolet sur sa tempe.

Depuis la cuisine, le groupe de policiers qui avait pris en chasse les Américains, ainsi qu’un homme vêtu d’un costume, surgirent, armes au poing. Ils firent face à Bradley qui avait pris en otage son assaillant. Seule une dizaine de mètres les séparait.


- Allons, c’est terminé. Vous avez perdu la partie, fit d’une voix haute l’homme en costume.

Il semblait parler parfaitement l’anglais mais était de toute évidence russe.


- Si vous faites un pas de plus, je le descends !

Cette réflexion déclencha un sourire chez le Russe qui dirigeait le petit groupe de policiers lancé à la poursuite des agents américains. Dans la tête de Daniel Bradley, un flot d’informations contradictoires tentaient de remettre en place le fil des évènements. Il était évident qu’ils avaient été trahis et vendus au service de renseignements russes, mais par qui ? L’opération n’avait été planifiée que depuis la veille. La seule explication raisonnable était qu’une taupe avait infiltré l’ambassade américaine.

À cet instant précis, il s’était juré de faire la lumière sur toute cette affaire, quoiqu’il lui en coûte.

S’il parvenait toutefois à réchapper à cette journée.


- Vous les Américains, vous êtes jusqu’au-boutistes ! continua l’homme en costume. Laissez notre homme, monsieur l’agent, il ne vous sera fait aucun mal.

Bradley et son captif continuaient de reculer progressivement tandis qu’il pointait toujours le canon de son automatique contre la tempe du Russe. Celui-ci ne tremblait pas, comme s’il attendait avec sérénité et résignation le moment de sa mort. L’Américain comprit qu’il n’avait pas affaire à un simple gardien de prison. Il s’agissait d’un agent entraîné et rompu à la gestion du stress, qui avait revêtu un uniforme de geôlier.

Ils étaient véritablement tombés dans un piège bien orchestré par les Russes.

Rapidement, il passa mentalement en revue les maigres options qui s’offraient à lui. S’il fuyait par la rue en courant, il serait rapidement tiré comme un vulgaire lapin dans un champ. Et il ne pourrait pas se sauver en tenant toujours en joue l’homme grimé dans son uniforme de gardien de prison dont le calme lui faisait presque froid dans le dos.

Une machine. Cet homme n’est qu’une machine dénuée de sentiments.

En outre, il avait également remarqué un tireur d’élite installé sur le toit de la prison, prêt à faire feu.

Il ne lui restait que quelques secondes pour prendre une décision.

Mais ce ne fut pas lui qui la prit.

L’homme en costume qui semblait diriger le groupe dégaina soudainement le pistolet conservé dans son holster sous sa veste et décocha une balle en pleine poitrine de l’otage de Bradley. Sous le coup de la surprise, il tenta de le maintenir debout afin de s’en servir de bouclier tandis qu’il continuait de reculer au maximum et de ne pas rester immobile afin de ne pas fournir une cible facile au sniper embusqué sur le toit.


- Vous êtes décidément très obstiné, monsieur l’agent.

- C’est un de mes défauts il paraît, lui répondit Bradley sur le ton de l’ironie.

Furtivement, il avait aperçu une petite ruelle à quelques mètres. Sa seule échappatoire ?

Doucement, il continuait de traîner le corps de l’agent russe dont le sang s’écoulant de sa plaie tapissait le bitume d’une traînée macabre.

Il sentit sous sa main qui soutenait la poitrine ce qui lui parut être des battements cardiaques. Lointains, presque comme une rumeur de vie, un murmure, mais ils étaient bien présents.

Brusquement, le captif se mit à tousser, expectorant du sang.

Merde.

Alors qu’il crut que tout espoir était perdu, une camionnette blanche surgit au coin de la rue, ses pneus crissant sur l’asphalte et la fine pellicule de neige qui avait survécu des intempéries de la veille au soir. Le conducteur tira plusieurs coups de feu en direction des policiers afin de les surprendre, gagnant ainsi du temps. En quelques secondes, le véhicule était parvenu au pied de Bradley, la portière latérale ouverte. Il reconnut alors John, son autre coéquipier de la CIA.


- Monte ! Traîne pas !

Encore sous le choc, Daniel se hissa dans l’habitacle tandis que les premiers coups de feu des policiers commencèrent à claquer tout autour. Il réussit également à embarquer l’homme blessé à la poitrine et qui était en train de sombrer dans les brumes des limbes.


- Qu’est-ce que tu fous Daniel ? Laisse-le !

- Non, il n’est pas encore mort ! Je veux savoir qui nous a planté !

Les projectiles continuaient de trouer la tôle de la camionnette lorsqu’elle redémarra en trombe. L’une des vitres arrière éclata sous l’impact d’une balle, mais cela ne fut pas suffisant pour l’empêcher de disparaître dans le dédale des petites rues attenantes à la prison de Matrosskaïa Tichina.


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