Ahmès, scribe d’Egypte Une aube nouvelle (première partie)

Aéroport de Tempelhof, Berlin, 20 avril 1945



Berlin brûle.

Dans les cendres et les flammes qui esquissent dans le ciel noir un ballet flamboyant et morbide, partent en fumées les chimères insensées d’un dictateur fou.

La fin d’un monde. Et les prémices d’un nouveau.

Sur le tarmac de l’aéroport Tempelhof de Berlin, les yeux rivés sur l’enfer terrestre situé à quelques kilomètres seulement, Hermann Dietrich ne peut s’empêcher de sentir la colère sourdre en lui. Une rage même, qu’il parvient péniblement à contrôler.

Le grand dessein de la confrérie.

Comment pouvait-il finir ainsi ? Dans le sang et les larmes ?

Celui-ci avait pris corps dans les décombres de l’Allemagne ruinée après la défaite de 1918. Une opportunité unique. Un pays balayé par une soif de revanche sans précédent, en proie à une profonde mutation sociétale et faisant face à une crise économique violente et brutale.

Comme une lueur d’espoir, une personnalité a émergé. Adolf Hitler, un homme pas nécessairement intelligent mais beau parleur. Par sa mégalomanie pathologique, il a réussi à tirer dans son sillage tout un pays. Le rêve d’une Grande Allemagne, échafaudé dans l’ombre depuis des décennies. Un IIIe Reich régnant pour mille ans sur le monde.

Un terreau fertile pour les projets de la confrérie.

Mais dont les pousses étaient à présent en train de brûler sous le déluge de feu des Russes.

Les ennemis d’aujourd’hui, se repaissant déjà de la carcasse fumante du Reich.

Les alliés de demain.

Dans le ciel, le flot quasi continuel des chasseurs et des bombardiers Iliouchkine, noie sous les décombres une population aux abois. Ce qui subsiste de la Wehrmacht se retranche, tenant chaque rue jusqu’à la fin. Des civils embrigadés dans la Volkssturm, mal armés et pas entraînés, se sont joints à elle, prêt à donner leur vie pour un pseudo idéal qu’ils ne comprennent même pas. Berlin est encerclé par deux groupes d’armées soviétiques ; il n’y a plus aucune échappatoire que la mort. Du moins, c’est ce à quoi Hitler est préparé. Le Reich mourrait avec lui.

Si tout cela n’avait été que l’œuvre d’un fou, d’un aliéné, cela n’aurait pas eu de sens. Hitler n’a été qu’une façade. Un arbre derrière lequel s’est cachée une forêt polymorphe où s’est joué le véritable pouvoir. Hitler avait harangué les foules, les masses serviles prêtes à tendre un bras haut dans le ciel pour voir s’étendre l’invincible Allemagne par-delà ses frontières, tandis que la confrérie tirait les ficelles, bien à l’abri des regards.

Pauvres fous, songe Hermann en escaladant les dernières marches du Junkers 52 en attente de décoller et dont les trois moteurs BMW ronflent déjà, vagues crépitements dans un brouillard sonore fait d’éclats de bombes et de vies déchirées. Après le déluge de l’artillerie soviétique et ses katiouchas, l’armée Rouge s’apprête finalement à entrer dans Berlin.

Ce même jour pourtant, Adolf Hitler organise une cérémonie pour la célébration de son cinquante-sixième anniversaire. Hermann y avait été convié, comme tous les autres dignitaires haut placés du régime nazi, ceux qui ont survécu et sont passés au travers des fines mailles des purges des derniers jours. Il a entendu dire que des caméras sont même prévues. Des enfants des Hitlerjugend sont invités, parce que leurs parents sont morts sous les bombes à Dresde.

Une mascarade sensée démontrée que le régime tient bon.

Hermann sait que les caméras filmeront les dernières images du Führer, saluant et embrassant les ultimes acharnés, accrochés au pouvoir comme des naufragés sur leur épave sombrant dans les flots. Et avec eux de pauvres gamins embrigadés à mourir en héros.

En claquant la porte de l’avion, il se refuse à regarder encore derrière lui. Le passé est révolu, l’avenir reste à écrire.

Hermann prend place sur l’un des sièges peu confortables de la carcasse du Junkers. Il dépose à côté de lui une serviette en cuir marron marquée du sceau de la confrérie. Un signe qui avait traversé les siècles et transcendé le temps. Il ne mourrait pas aujourd’hui.

Non.

Les projets futurs, concoctés par lui-même et quelques autres sont précieusement conservés dans cette serviette banale et anodine.

L’avenir de la confrérie.

Hermann a troqué son uniforme nazi pour un costume plus passe-partout. Son allégeance au régime n’a été que pure forme ; la comédie n’a plus lieu d’être aujourd’hui. Il s’adresse à l’un des membres d’équipage qui lui tend un verre contenant de l’eau pétillante. Cette attention presque ridicule lui tire un sourire. Comme un semblant de vie normale au milieu de l’apocalypse.

Un couloir sécurisé a-t-il été négocié pour notre sortie d’Allemagne ?

- Oui, les autorités russes ont été averties, grâce à vos contacts. Nous volerons sans crainte jusqu’à notre destination.

- Parfait, merci.

Il n’y avait plus rien à craindre de la Luftwaffe, l’aviation allemande, totalement anéantie.

Un homme au chapeau de feutre assis en face d’Hermann se penche vers lui. Ses traits n’ont rien de germaniques, ou de slaves. Il interpelle l’Allemand dans un anglais impeccable, teinté d’un accent américain rond, typique du Sud.

- Où sont les autres ?

- J’espère qu’ils réussiront à quitter Berlin sains et saufs, notre avenir dépend d’eux en grande partie, mon cher Samuel. Les Russes progressent rapidement. D’ici quelques jours, ils seront aux portes du Reichstag. Le bombardement de l’artillerie est intensif. Les murs des habitations volent comme des feuilles mortes, balayées par le vent d’automne. Autant de vie également.

L’Américain s’adosse dans son siège et attache sa ceinture au moment où l’appareil s’ébranle sur le tarmac, le bruit assourdissant des moteurs emplissant l’habitacle d’un ronronnement sourd.

Hermann Dietrich ferme les yeux l’espace de quelques minutes. Tous les muscles de son corps se relâchent alors. Ces derniers mois l’ont épuisé mais il avait réussi à sauver l’essentiel.

Il fallait tout reconstruire à présent, sur les ruines d’un monde nouveau.

L’aube d’une ère nouvelle.

Berlin centre, même jour



Le parc de Tiergarten est en fleur. Après les affres d’un hiver long et rigoureux, la vie semble reprendre ironiquement ses droits au milieu du tumulte de la guerre. Ces maigres lumières d’espoir ne peuvent pourtant pas faire oublier le drame qui se joue tout autour, symbolisé par les canons de 88 mm pointant vers le ciel.

La guerre ne se matérialise pas ici uniquement par les bâtiments dévastés, les débris jonchant les rues, les cratères laissés par le bombardement allié. La ville est vidée de son essence. La vie y est devenue souterraine, le marché noir prospère tandis que les vitrines des enseignes n’attirent que la convoitise des pillards.

Une ville abandonnée à elle-même.

Une ville fantôme, éclairée uniquement à la lueur des bougies dans certaines zones ravagées par le pilonnage allié.

Dans une petite rue parallèle à la Voßtraße non loin du Tiergarten, les deux hommes qui s’affairent à charger en toute hâte un camion Mercedes-Benz L4500 fatigué font figure d’exception, s’agitant dans un ultime effort. En quelques minutes, les caisses de type militaire, non marquées, sont chargées à l’arrière avant que la bâche couleur feldgrau ne vienne recouvrir leur existence.

À quelques dizaines de mètres, le bâtiment de la nouvelle Chancellerie du Reich, situé entre le numéro 77 de la Wilhelmstraße et le 6 de la Voßtraße, s’était muré dans un silence lugubre depuis plusieurs jours déjà. Ce lieu, symbolisant les désidératas de grandeur d’Hitler dès 1939 et conçu par son architecte Albert Speer, n’est plus que l’ombre de lui-même, abritant un gouvernement devenu totalement fou, organisant une répression sans merci contre les « ennemis de l’intérieur », ultimes relents malsains d’un régime à bout de souffle. Le Führer en personne se terre dans son bunker enfoui sous une partie des jardins de la Chancellerie et n’en émerge qu’à de rares occasions. Comme aujourd’hui pour célébrer son anniversaire, de toute évidence le dernier.

Mais les deux hommes qui viennent de charger le camion n’en ont cure. Ils ont une mission à accomplir et entendent bien faire honneur à leur obédience : transférer les caisses hors de la ville assiégée, vers une destination sûre.

Des papiers sans valeur pour le premier quidam venu.

Un trésor inestimable pour d’autres. Les plus importantes archives de la confrérie de l’Œil d’Horus dont les origines remontent à l’Égypte ancienne. Des listes de noms, des personnalités à travers le monde. Les pions d’un réseau aujourd’hui mis à mal par l’effondrement du IIIe Reich sur lequel elle s’était appuyé pour asseoir sa domination.

Dans l’ombre des évènements, tel un marionnettiste actionnant d’invisibles ficelles.

Mais aujourd’hui, le risque est imminent de voir son existence révélée au grand jour. Inconcevable.

Un officier allemand en uniforme de la Wehrmacht s’avance au-devant des deux hommes et leur tend divers documents.

- Vos laisser-passer, signés par Reynmann. Bonne chance.

Revêtus à leur tour d’un uniforme standard de l’armée allemande, l’un d’eux glisse les documents dans la poche intérieure de sa veste et engage un salut nazi à l’attention de son camarade qui allait devoir rester à Berlin jusqu’au bout, afin d’éliminer les dernières preuves.

- C’est une question de jours à présent. Nos défenses ne résisteront pas longtemps au rouleau compresseur russe, continue l’officier d’un air grave, tandis que les bombardements se poursuivent sur Berlin, incessants et mortels.


- Nous devons partir au plus vite, la nuit ne va pas tarder à tomber.

L’officier acquiesce et sert une poignée de main fraternelle aux deux hommes qui s’apprêtent à quitter la ville et préparer l’avenir. Le prénommé Hans se hisse à l’avant et éveille le vieux moteur d’un tour de clef dans un râle mécanique d’essence. Une fumée noire et épaisse jaillissant de l’arrière du camion nappe la ruelle d’un brouillard épais. Lorsque le second homme grimpe à son tour sur le siège passager, l’officier a déjà regagné le bâtiment à la façade totalement anonyme.

Nombreux en ce jour sont les hauts dignitaires allemands à vouloir quitter Berlin au plus vite. Aucun des grands dirigeants du parti n’ambitionne de suivre le Führer vers la tombe qu’il s’est petit à petit creusé depuis plusieurs mois. Ils sont conscients que leurs titres, général ou maréchal, ne signifient absolument plus rien dans une Allemagne en ruine. Leur unique espérance est une mort rapide d’Hitler afin d’échapper à la furie des Russes. Malgré tout, la plupart d’entre eux sont présents à la célébration de son anniversaire qui se tient dans le bunker, lorsque le camion Mercedes passe devant la Chancellerie, emportant avec lui les fondements d’une nouvelle ère.

Le destin de la confrérie ne repose alors que sur ce vieil engin à bout de souffle, serpentant au gré des possibilités, les rues de Berlin, aujourd’hui tenues par la division Nordland et divers bataillons de la division française « Charlemagne ». D’ici quelques jours, les rues seront devenues impraticables, les canalisations crevées par les bombardements crachant de l’eau et inondant çà et là les principales artères. Aujourd’hui est sans doute le dernier jour pour fuir Berlin.

Lorsque le camion parvient au dernier point de contrôle avant la sortie de ce qui subsiste de la glorieuse capitale du Reich, plusieurs heures se sont écoulées. Sur la ville, une nuit sans lune s’est abattue, noyée dans les lueurs jaunâtres des raids aériens des chasseurs Sturmovik et des tirs sporadiques de la Flak, zébrant le ciel d’un feu d’artifice macabre.
Éclairé par deux camions dotés de projecteurs, le barrage mis en place par les Waffen-SS de laLeibstandarte a pour but de filtrer les mouvements de foule pouvant occasionnellement bloquer la circulation des hommes en uniforme, mais surtout pour éviter la fuite de tous ceux en capacité de prendre les armes pour défendre jusqu’à la mort l’un des derniers bastions du nazisme.

Hans fume nerveusement au volant, tandis que son compagnon, Amalrich, prépare les documents leur permettant de passer le contrôle sans encombre. Plusieurs heures de route les attendent encore afin de rejoindre tout d’abord un abri sécurisé dans la campagne puis sans doute plusieurs jours pour atteindre les Alpes bavaroises. Destination finale, le château de Hohenschwangau, au sud-ouest de Munich.

Un Hauptsturmführer reconnaissable à son insigne de col et ses épaulettes, en uniforme noir traditionnel et la croix gammée en bandeau sur le bras gauche, s’avance en direction du camion Mercedes dégageant une fumée nauséabonde. Sur sa boutonnière, fièrement arborées, une Croix du Mérite, une Croix de fer de 2e classe ainsi qu’une Médaille du front de l’Est. Il devait s’agir des derniers éléments de la panzerdivision dont le gros des effectifs a été envoyé en Autriche face à la poussée des Américains.

- Heil Hitler ! Papiers s’il vous plaît.

Hans ne pipe mot et tend les documents demandés par l’officier SS, arborant sur sa casquette une tête de mort. Ce dernier survole les feuilles dactylographiées à plusieurs reprises. Il semble buter sur l’une d’entre elles.

- Einen Moment, bitte.

Le SS fait volte-face et prend la direction d’une petite cahute en bois aux couleurs du régime nazi, gardée par une sentinelle armée de son fusil Mauser 98 K. L’assurance quasi inébranlable des premières années de la guerre dans le regard des soldats a cédé la place à une peur palpable. Il fait un salut nazi à l’officier lorsque celui-ci pénètre dans la cahute et empoigne le téléphone.

Des faux papiers circulent en pagaille dans Berlin assiégé. Ceux en leur possession sont censés être signés de la main de Reynmann, le Kommandant de la ville ; en réalité des documents achetés sur le marché noir pour plusieurs dizaines de milliers de reichsmarks.

La plupart des dirigeants de la confrérie haut placés dans le régime ont déjà fui depuis plusieurs semaines et il n’existait aucun autre moyen de faire sortir une telle cargaison de Berlin sans l’autorisation d’un membre du régime nazi.

L’officier SS est tout simplement en train de vérifier la validité des documents avant d’autoriser le camion à circuler.

Hans et Amalrich échangent un regard. Ils se comprennent aussitôt. Le passager tire discrètement de sa veste son pistolet automatique Walther P38, en dégage la sûreté et arme le chien, conservant l’arme cachée dans les replis de son manteau. De son côté du véhicule, un grenadier de la SS inspecte le véhicule, son MP40 porté en sautoir autour du cou. Amalrich jette un œil sur le dispositif de sécurité mis en place : deux mitrailleurs armés de MG 42, quatre hommes de troupes, plus l’officier en charge du point de contrôle, toujours au téléphone ; quelques Feldgendarmen au loin font la circulation. L’entretien dure ainsi plusieurs minutes. Lorsqu’il raccroche, le SS s’adresse à la sentinelle qui dégage le fusil de son épaule. Il hurle quelques mots en direction du camion mais ses paroles sont couvertes par le grondement du moteur.

De toute évidence, leurs faux documents n’ont pas berné le capitaine SS.

Au moment où la sentinelle semble engager son Mauser et que le grenadier inspectant le camion remonte à hauteur de la cabine, Amalrich lui décoche une balle en pleine poitrine et celui-ci s’effondre sur les pavés avant d’avoir eu le temps d’empoigner son pistolet-mitrailleur. Hans fait de même en direction de la sentinelle qui s’écroule à son tour. L’officier SS se couche derrière la petite fenêtre de la cahute et se saisit à nouveau du téléphone.

- Démarre ! hurle Amalrich à son confrère lorsqu’une salve de MG 42 vient ricocher sur le métal du capot du camion.

Celui-ci s’ébranle en trombe et fracasse la barrière de sécurité en bois rabattue en travers de la route. Amalrich se penche par la fenêtre de sa portière et tire plusieurs projectiles en direction du nid de mitrailleuse. L’un des servants reçoit une balle dans l’épaule et lâche la crosse du MG 42. Cet intermède est suffisant au camion pour tourner à la première intersection venue et disparaître derrière les habitations des faubourgs ouest de la ville tandis que les dernières balles fusent et s’enfoncent dans le néant de la nuit.
Quelques minutes plus tard, un véhicule blindé aux armes de la SS équipé d’un canon-mitrailleur, suivi de plusieurs motocyclistes passent en trombe devant le point de contrôle. L’officier signale d’un geste que le camion a pivoté à la première intersection, indication suivie par les poursuivants.

À plusieurs centaines de mètres devant, le camion Mercedes vient de dépasser les dernières habitations et s’enfonce dans la campagne. Pour rejoindre Munich, cela prendra sans doute deux ou trois jours, selon les difficultés rencontrées en chemin. Le plan est simple : atteindre au plus vite la banlieue de Potsdam avant l’armée Rouge, traverser ensuite l’Elbe à Torgau puis foncer vers Chemnitz, Pilsen dans le protectorat de Bohème puis Regensburg pour franchir le Danube et enfin Munich. À partir de ce moment, le risque est grand de tomber sur les forces alliées progressant en Allemagne. Hans a ainsi mémorisé une adresse dans la campagne munichoise pour y troquer leur camion Mercedes contre un GMC américain et de nouveaux uniformes, plus en adéquation avec le contexte militaire qu’ils allaient probablement rencontrer.

Mais pour le moment, il s’agit de semer les soldats SS à leur trousse.


21 avril 1945, Odessa



Depuis la descente de l’avion, Hermann respire à pleins poumons l’air porté par la proximité de la mer Noire et ses effluves iodés. Les relents de cendres de Berlin en feu sont déjà loin dans son esprit.

Une chose le tracasse pourtant lorsqu’il prend place dans le véhicule qui l’attend à la sortie de l’aéroport.

- Avons-nous eu des nouvelles du convoi, Karl ? demande-t-il auprès de l’homme assis sur le siège arrière qu’il vient de rejoindre.


- Non, pas encore. Nous aurions dû avoir un télégramme de notre agent à Potsdam, confirmant le départ du convoi mais ce n’est pas le cas. Peut-être les Russes y sont-ils déjà ?

- Ils avancent vite mais ils n’ont pas encore pénétré Berlin, et Potsdam ne sera pas conquis avant plusieurs jours normalement. Il faut espérer que le camion ait pu quitter la capitale sans encombre.

- Il serait effectivement fâcheux que les documents tombent entre de mauvaises mains.


- Je crains davantage les Américains que l’armée Rouge, il serait toujours temps de limiter les dégâts. Mais avec les Américains ou les Anglais, cela serait beaucoup plus ardu. Nos contacts au sein de leurs services de renseignement respectifs ne sont pas assurés.

- Le lieu où le convoi doit se rendre est-il sûr au moins ?


- Parfaitement, le château de Hohenschwangau se trouve dans la montagne bavaroise. Le propriétaire est pleinement dévoué à notre cause, il saura dissimuler et préserver nos précieuses archives le temps que la situation en Europe se stabilise. Personne n’ira les chercher là-bas.

- Qu’en est-il des camps ?

- Nous avions passé l’ordre de tout détruire. Avec chance, cela aura été réalisé avant l’arrivée des armées russe et américaine.

- Bien. Où se trouve justement notre ami l’Américain ?

- Il est descendu à Varsovie où nous avons fait escale. Il nous retrouvera plus tard. Il a différents contacts à prendre en Pologne au préalable.

- Bienvenue en Transnistrie en tout cas cher confrère !

Le prénommé Karl tend une main ferme à Hermann qui la serre chaleureusement.

La Gaz noire modèle 11-73 s’engouffre dans la cité d’Odessa. La ville a été libérée par les Russes presque un an auparavant. Pourtant si proche, la guerre paraît déjà loin, même si les drapeaux russes flottent encore victorieusement sur de nombreux bâtiments. Durant les années d’occupation par l’armée roumaine alliée des Allemands, ses ruelles ont vu le sang couler. Celui des Juifs et des communistes, traqués par les persécutions et la purge organisées par le redoutable maréchal Antonescu, dictateur du royaume de Roumanie et aujourd’hui aux mains des Russes.

La berline de fabrication russe dépasse l’opéra d’Odessa, dont l’architecture dans le plus pur style baroque a été préservée des affres de la guerre, et s’arrête quelques rues plus loin, au pied d’un petit immeuble à la devanture anodine. Un homme au costume sombre s’empresse d’ouvrir la porte d’Hermann Dietrich qui étire sa longue silhouette hors du véhicule en réajustant son chapeau de feutre. Ses petites lunettes rondes lui confèrent un air sévère et froid. Son nez aquilin et sa fine moustache adoucissent ses traits portant les marques de longues nuits blanches, des heures passées à œuvrer à la survie de la confrérie et qui ont abouti à l’organisation de la réunion qu’il doit présider au deuxième étage du bâtiment.

En pénétrant dans celui-ci au côté de Karl, son assistant qui avait fui l’Allemagne dès février afin de travailler en toute sécurité derrière les lignes russes, notamment ici à Odessa, deux hommes en costumes gris s’avancent au-devant d’eux et les accueillent d’une poignée de main confraternelle.


- Bonjour, camarade Dietrich, bienvenue à Odessa.

- Bonjour, camarades Poliakov et Viktor, c’est un plaisir de vous rencontrer enfin.

- De même. Ne traînons pas, tout le monde est réuni dans la grande salle à l’étage.

Lorsque les deux grandes portes s’ouvrent, tous les regards se tournent vers Hermann Dietrich. Personne n’aurait imaginé qu’il puisse quitter indemne Berlin face à l’avancée de l’armée russe. Et de toute évidence, pas Piotr Janowicz, membre polonais influent de la confrérie, ayant eu un rôle clé dans l’administration de la Pologne sous l’occupation allemande. À de nombreuses reprises, les deux hommes ont opposé leurs points de vue respectifs et pour Janowicz, la situation actuelle résultait de l’incapacité de Dietrich à faire plier le régime nazi lorsqu’il avait paru évident, après la débâcle de Stalingrad, que les Russes allaient marcher jusqu’à Berlin.

Lorsqu’il voit apparaître Dietrich dans l’embrasure de la porte, accompagné des deux Russes et de Karl son assistant, Janowicz tente de se donner une contenance en se redressant sur sa chaise. Il balaie alors du regard la salle où sont réunis une grande partie des membres de la confrérie qui ont survécu aux cinq années du conflit.

Dietrich s’approche de la table en acajou à la place qui lui est réservée en tant que Grand Maître. Derrière lui, un écran est tiré par l’une des secrétaires dont le rôle est de mettre par écrit le procès-verbal de la réunion.


- Chers confrères, commence Hermann, permettez-moi tout d’abord de vous dire à quel point je suis heureux de vous retrouver tous ici. Malheureusement, nous avons eu à déplorer la disparition de certains d’entre nous au cours des tragiques évènements comme vous le savez. Mais que cela ne nous empêche pas de voir au-delà du moment présent. Notre organisation a survécu depuis des millénaires grâce à la dévotion et au courage de ses membres. Nous sommes aujourd’hui à la croisée des chemins. Notre grand dessein tombe en ce moment même sous les coups des armées alliées. Cela n’est pas la fin, bien au contraire. Ce n’est qu’un recommencement. Une aube nouvelle pour notre confrérie. Un monde se clôt, un autre va bientôt s’ouvrir, dont les contours sont déjà esquissés, suite aux différentes rencontres qui ont eu lieu entre les alliés, en particulier celle de Yalta en février de cette année, et où le camarade Poliakov a pu assister dans le cadre de ses activités auprès du gouvernement de Staline. (Ce dernier acquiesce.) Son but était de régler le sort de l’Europe après la fin de la guerre, imminente malgré les gesticulations d’Hitler et de quelques fous furieux jusqu’au-boutistes, mais aussi d’organiser la stabilité du monde moderne. Nul n’est besoin d’être prophète pour comprendre comment le monde se partagera bientôt. Les zones d’influence des grandes puissances ont déjà été réparties, depuis la seconde conférence de Québec de septembre 1944. Le rapport de force en ce moment est clairement en faveur de la Russie, et c’est pour cette raison que j’ai choisi de concentrer nos intérêts vers ce pays. Selon toute vraisemblance et d’après les précieuses informations apportées par les camarades Poliakov et Viktor, la zone d’influence de la Russie s’étendra sur une grande partie de l’Europe de l’Est. Berlin sera coupé en différents secteurs, dont une grande partie sous le contrôle de Staline. (Il fait un signe de tête en direction de l’une des secrétaires qui allume alors un projecteur diffusant sur l’écran une carte.) Messieurs, voici notre nouveau « terrain de jeu », si je peux m’exprimer ainsi.

Tous les regards sont alors absorbés par la projection à l’écran. À l’exception de Janowicz qui consulte à plusieurs reprises sa montre, comme s’il attendait quelque chose. Dietrich note son petit manège qu’il a cerné depuis bien longtemps.

Fort heureusement pour lui.


- Notre confrère Samuel Wright est en ce moment-même en Pologne où il travaille à la mise en place de notre réseau sur les ruines de ce pays. Je crois savoir également que frère Janowicz a également contribué à son développement, déjà bien entamé sous l’occupation allemande. Voici à présent les lieux où nous comptons nous installer.

Sur l’écran, une nouvelle carte de l’Europe s’affiche, dans un silence religieux uniquement troublé par le ronronnement mécanique du projecteur. Différents petits logos de la confrérie indiquent différentes grandes villes aux quatre coins du continent, où son influence sera présente.


- Moscou sera notre lieu d’attache. Nous y avons suffisamment de contacts pour établir le siège de la confrérie. Ensuite, Kiev, Varsovie, Budapest, Prague, Vienne et Belgrade seront des attaches solides.

- Qu’en sera-t-il de Berlin ? s’interroge l’un des membres.

- Berlin demeure un point d’interrogation. À cause du partage de la ville en zones d’influence, nous y travaillerons ultérieurement, lorsque celles-ci seront bien délimitées. Nous visons ensuite un élargissement vers l’ouest, notamment Paris et Londres.

À ce moment, l’une des secrétaires s’avance auprès du Polonais et prononce quelques mots à son oreille, que lui seul peut entendre.

Un sourire se dessine alors subrepticement sur ses lèvres, qui n’échappe pas à la perspicacité d’Hermann.