Ahmès, scribe d’Egypte Une aube nouvelle (seconde partie)

Campagne bavaroise près de Regensburg, 21 avril 1945, même moment



Le soleil dresse un panorama quasi idyllique de la campagne allemande. Si ce n’est le fracas des armes qui résonne à quelques dizaines de kilomètres seulement. Au loin, les clochers de la cathédrale Saint-Pierre, miraculeusement épargnés, étirent leur majesté comme des doigts tendus vers une espérance proche. Mais du ciel ne viennent que les avions de chasse et les bombardiers alliés, semant la mort.

Sur un petit chemin de terre couvert par les arbres, Hans immobilise le camion et inspire à pleins poumons. Il se penche sur le volant et pose sa tête l’espace d’une poignée de secondes. Depuis la veille, ils conduisent à tour le rôle, ne faisant des pauses que pour faire le plein du camion à l’aide des jerrycans chargés à l’arrière.

Durant cette nuit de fuite, ils ont ignoré la faim mais celle-ci se rappelle à eux cruellement.

Un cliquetis métallique fait sursauter Hans qui commence presque à s’assoupir, laissant son corps et son esprit vagabonder. Le canon d’un fusil est braqué sur sa tempe. Amalrich n’a même pas le temps de plonger la main dans sa veste à la recherche de son pistolet qu’un second fusil le pointe de son doigt mortel. Les deux hommes lèvent doucement leurs mains tandis que la portière côté conducteur est ouverte. Hans comprend qu’il s’agit d’une invitation formelle à descendre du camion.

Lorsque ses bottes se posent dans l’herbe fraîche, il peut enfin contempler son assaillant.

- Hans, t’as une sale tête ! T’as vraiment besoin de manger un truc, je crois.

Ulrich baisse la garde de son Mauser et tend une main gantée en direction de Hans, demeuré bouche bée.

- Allons, détend-toi, vous êtes arrivés à bon port. Nous avons une petite cabane dans la forêt à deux pas d’ici où vous pourrez prendre un repas chaud ainsi qu’un café, avant de reprendre la route. Y a pas un soldat Allemand à la ronde, et les Américains sont encore à quelques jours d’ici. C’est sans risque pour le moment. Évitez toutefois de passer par le centre de Regensborg, il y a des heurts ces derniers jours. Allez, suivez-nous.

Ulrich désigne d’une main un petit chemin s’enfonçant dans la forêt.


- Emmenez votre camion par ce chemin et continuez tout droit sur environ deux cents mètres. Là, vous verrez notre cabane.

Hans acquiesce sans mot dire. La fatigue a ravagé ses capacités de réflexion mais il est soulagé d’avoir atteint le lieu de rendez-vous établi. Une équipe les attend comme convenu, tout roule jusqu’alors. Il remonte dans le camion et s’avance en direction du chemin indiqué, à peine visible dans le renouveau de la végétation de fougères et de broussailles.

Lorsqu’il parvient à l’endroit signalé par son confrère, Hans ressent un sentiment de légèreté l’envahir. Un soulagement. Malgré tout, il reste encore une longue route jusqu’au château de Hohenschwangau. Avec de la chance, ils l’atteindraient demain dans la journée.

Face à la cabane, un feu de camp est installé, d’où émane un délicat parfum de braises et de café. Un homme et une femme sont installés autour, deux fusils à proximité. Lorsque Hans et Amalrich mettent pied à terre, ils sont rejoints par Ulrich et son camarade qui les ont accueillis à l’orée de la forêt.

- Allez, prenez place, on va vous servir du ragoût et un bon café.

Ulrich fait une tape amicale dans le dos d’Amalrich en passant à côté de lui.


- Je vous présente Anna et Mickaël, ils nous ont aidés à organiser cette cache. Anna, Mickaël, voici Hans et Amalrich, qui transportent d’importantes choses dans leur camion.

L’homme et la femme saluent d’un signe de tête les deux fugitifs de Berlin qui font de même. Hans ne sait dire pourquoi mais un certain malaise l’envahit et glisse le long de sa peau. Instinctivement, il passe la main sur la crosse de son pistolet à la ceinture. Amalrich jette son casque de la Wehrmacht et s’installe près du feu où le café fumant enveloppe l’assemblée. Anna tend une assiette en métal à Hans qui s’en empare aussitôt et plonge une cuillère vorace dans le jus du ragoût.

La nourriture glisse dans son œsophage et lui apporte un réconfort instantané. Semer la patrouille allemande qui les a pris en chasse à Berlin n’a pas été chose facile. La nuit aidant, ils ont réussi à cacher le camion dans une vieille grange désaffectée de la banlieue berlinoise, le temps de s’assurer que les poursuivants n’étaient plus à leur trousse.

Les échanges autour du feu sont assez anodins. Des interrogations sur la situation de l’Allemagne et du régime nazi, son devenir après la fin de la guerre ; l’occupation étrangère qui en découlerait. Pour eux, Hitler est déjà mort depuis de longues semaines.

Une sonnerie met fin aux discussions, provenant de l’intérieur de la cabane.

Ulrich se lève et prend la direction de l’unique pièce où sur une vieille table bancale trône une radio de type militaire. Il enfile le casque et s’installe sur une chaise.

De l’extérieur de la cabane, dans le crépitement des flammes et des discussions, Hans et Amalrich ne peuvent entendre la manière dont est scellé leur sort.


21 avril, Odessa



Le dos face à l’écran projetant la carte de l’Europe, Hermann Dietrich termine son exposé. Une sorte de soulagement se déploie dans tout son corps. Des mois de travail dans l’ombre se trouvent aujourd’hui récompensés.

La confrérie de l’Œil d’Horus vivrait longtemps encore. Mais pour cela, elle devait se réinventer. Se tourner vers l’avenir.

Cela doit toutefois passer par certains sacrifices nécessaires. Et Hermann y est préparé.

À la fin de l’exposé, le Polonais Piotr Janowicz se lève et prend la parole sans y être invité. Fort heureusement pour Hermann, il a anticipé cette prise de parole.

Mieux encore, il l’attend avec impatience.

- Messieurs et chers confrères, l’exposé que vient de faire Hermann Dietrich nous incite à regarder vers l’avant. La poursuite de nos activités nécessite en effet une réorganisation complète de notre réseau et la compensation des pertes occasionnées par le conflit mondial. Son discours est très intéressant mais il ne doit pas masquer toutes les erreurs commises par ce même Hermann Dietrich. L’effondrement du régime nazi sur lequel nous avions fondé nos espoirs était prévisible. L’assaut de la forteresse russe en 1941 était une aberration portée par l’aveuglement d’Hitler. N’avait-il pourtant pas retenu les leçons du passé lorsqu’en 1812 Napoléon avait à son tour entrepris la campagne de trop ? Nous en payons aujourd’hui le prix. L’avenir se tourne vers la Russie, nous affirme Dietrich mais n’est-ce pas là encore un choix contestable ? Qu’en est-il des Anglais, des Américains et des Français ?

Les deux Russes présents à la table se lèvent et protestent énergiquement.


- C’est grâce à nous que la confrérie peut encore continuer à vivre ! s’offusque Poliakov en levant un doigt en l’air.

- Je le sais, je le sais mes amis, je n’avais aucunement l’intention de vous froisser. Je pose simplement les choses telles qu’elles sont aujourd’hui. Nos bases sont-elles suffisamment solides avec le gouvernement russe pour en faire notre nouveau point de départ ?


- Permettez-moi d’intervenir, coupe Hermann, mais je le crois. Certes, nous aurions dû anticiper davantage la débâcle de la campagne de l’Est, et cela nous aurait évité de nous trouver acculés à Berlin. Mais il n’est plus l’heure d’évoquer le passé…

- Et que sont devenues nos précieuses archives de Berlin ? interrompt Janowicz avec un air de défiance, comme s’il savait déjà la réponse. Celles-ci contiennent notre histoire, ainsi que les noms de la plupart des membres éminents de la confrérie. Si elles venaient à tomber entre de mauvaises mains…

- Eh bien, elles ont pu être protégées et sorties de Berlin avant que l’armée Rouge pénètre dans la ville.

- En êtes-vous certain, Dietrich ?

- Positivement, oui. J’attends d’ici peu la confirmation de ce fait mais j’ai grande confiance en nos deux confrères qui sont chargés de les transporter en lieu sûr.

Le Polonais prend alors un air de circonstance.


- Je suis au regret, chers confrères, de vous annoncer que, d’après mes propres sources d’information, ce n’est pas le cas.


Forêt près de Regensburg, le même jour



Au bout de quelques minutes seulement, Ulrich émerge de la cabane, sa longue silhouette formant une ombre impressionnante dans la lumière du feu de camp. Sans dire un mot, il se rassoit aux côtés d’Amalrich dégustant son café tant espéré, toujours travesti dans son uniforme de soldat allemand.

- Quoi de neuf, alors ? demande-t-il à son camarade qui vient de prendre place.

Ulrich esquisse une moue hésitante, comme s’il cherchait ses mots.


- Disons qu’on a parlé de vous, les gars.

- Ah ouais ?

- Et il paraît que pour vous, c’est la fin de la route.

Ulrich dégaine d’un geste vif son pistolet automatique et décoche une balle dans la tête d’Amalrich qui n’a pas le temps de réagir, ses réflexes amoindris par la fatigue et le copieux repas qu’il vient d’avaler. Il s’effondre sur le côté et une mare de sang nappe bientôt la terre où repose son corps sans vie, une expression de surprise figée dans le regard.

Hans réussit à se jeter sur sa droite en direction du camion stationné à quelques mètres seulement du feu de camp. En quelques secondes, il parvient à glisser sous celui-ci et se mettre à l’abri de l’autre côté en dépit des balles qui se fichent dans le sol et engendrent des gerbes de terre molle. Assis derrière la roue du camion, mille questions fusent dans son esprit.

Pourquoi après avoir réussi à fuir Berlin en ruines, essayerait-on de nous tuer ici ? Qui voulait mettre la main sur les archives de la confrérie ?

Tout cela n’a aucun sens pour Hans, torturé par la fatigue et la poussée d’adrénaline pour sauver sa peau. Maladroitement, sa main cherche son pistolet. Engageant le chien, il réalise alors qu’il n’a pas rechargé celui-ci depuis les heurts de Berlin la nuit d’avant.

Il ne reste sans doute qu’une ou deux cartouches dans le chargeur de son Luger.

Il est pris au piège.

Il n’entrevoit alors qu’une unique solution. Foncer droit devant dans la forêt et espérer semer ses assaillants.

Mais surtout il doit prévenir la confrérie que quelqu’un essaye de s’emparer de ses archives secrètes.

À cet instant, un petit objet sphérique roule à ses pieds depuis le dessous du camion.

Son esprit ne fait qu’un tour. Il se jette en avant au moment où la grenade éclate, secouant la carcasse du vieux Mercedes et projetant dans les airs des fragments métalliques. À terre et sonné par le souffle de l’explosion, Hans n’a même pas ressenti les shrapnels métalliques se loger dans sa cuisse et déchirer sa peau.

Face contre terre, il réalise un ultime effort pour se retourner et faire face à ses assaillants, comme un dernier défi. Au-dessus de sa tête, Ulrich étire sa longue silhouette, le pistolet à la main, le bras mollement tendu le long de sa jambe. Dans sa semi-conscience, Hans tend son arme dans sa direction. Son doigt sur la détente n’engendre qu’un « clic » sans effet.

Le chargeur est vide.

Hans se met alors à rire, même lorsque Ulrich pointe le canon de son pistolet vers son crâne.


- Désolé que cela se finisse ainsi, Hans.

À l’arrière du vieux camion, Anna et Mickaël ôtent les goupilles latérales et abaissent la ridelle. Une douzaine de caisse sont entreposées, sanglées à la carcasse du camion. L’homme se hisse à l’intérieur en prenant appui sur le petit marchepied. Il écarte la bâche protectrice afin d’apporter davantage de lumière. Anna lui lance alors un pied de biche et sursaute brusquement.

Juste derrière elle, Ulrich vient de faire feu.

Mickaël n’y prend pas attention et enfonce l’outil dans la première caisse en bois qu’il rencontre dans le camion. D’un geste musclé, il fait sauter l’une des planches, révélant des pochettes en carton, contenant les archives.

Il sort l’un d’eux afin d’en inspecter le contenu. Son expression vire alors de l’assurance à la surprise.


- Ulrich ! Ramène-toi, y a quelque chose qui cloche !

Mickaël lance par terre d’un geste de dépit la pochette qu’il tenait dans les mains. Celle-ci atterrit devant les pieds du géant allemand. Face à lui, des dizaines de feuilles sont éparpillés sur le chemin de terre.

Ulrich n’en croit pas ses yeux.

Toutes les feuilles étalées au grand jour sont entièrement blanches.


Odessa, le même jour



La révélation du Polonais laisse de marbre Hermann Dietrich.

- Pourriez-vous développer, s’il vous plaît ? demande Poliakov. Si ce que vous affirmez se confirme, cela est particulièrement grave pour notre devenir.

- C’est tout à fait exact, malheureusement. J’ai appris il y a quelques minutes que le convoi transportant nos archives en lieu sûr a été intercepté tout près de Regensburg en Bavière. Nos deux agents ont été tués, malheureusement. De nouveau, nous devons regretter le laxisme de notre confrère Hermann Dietrich qui avait en charge l’organisation de ce transfert à haut risque.

Tous les regards se tournent alors en direction de l’Allemand qui se tient toujours debout, imperturbable face aux attaques de son confrère.


- Mais cela est très grave, Hermann ! Comment cela a-t-il pu arriver ? s’inquiète l’un des confrères présents, un Suédois du nom de Lars Eriksson. Nous devons prendre en considération toutes les mesures nécessaires, continue-t-il, essuyant une goutte de sueur sur son front dégarni.

Des voix de protestation commencent à s’élever dans la salle. Hermann fait signe à tous de retrouver son calme.


- Allons, allons, chers confrères. Je peux vous assurer que nos archives sont en lieu sûr !

- Ne racontez pas de sottises, Hermann, je viens d’avoir confirmation de la mort de nos deux agents ! Janowicz s’est levé, brandissant un doigt accusateur en direction de l’Allemand.

À ce moment, la secrétaire s’approche de nouveau du confrère polonais. Au bout de quelques secondes, ce dernier devient blême.


- Que se passe-t-il, Janowicz ? Auriez-vous une information dont vous souhaiteriez faire profiter l’assemblée ?

Totalement stupéfait par le message qu’on vient de lui murmurer à l’oreille, le Polonais ne peut prononcer un seul mot. Il vient de comprendre comment il s’est fait piéger.

Hermann ouvre alors sa veste et empoigne son revolver. D’un geste vif et assuré, il décoche un projectile en pleine poitrine de Janowicz qui s’effondre lourdement en renversant sa chaise, dans un fracas de bois qui éclate.
Tous les autres confrères se lèvent à leur tour et dégainent leur arme, la pointant en direction d’Hermann.


- Mais qu’est-ce qui vous prend, Dietrich, vous êtes devenu fou ? hurle le camarade Viktor, brandissant son semi-automatique Tokarev 33.

L’Allemand fait un signe d’apaisement avec la main, tout en conservant son arme pointée. Dans l’agitation, il remarque son associé Karl qui s’écarte progressivement du groupe, prêt à quitter la salle incognito.


- Un problème, Karl ?

Celui-ci se retourne et bredouille une réponse inaudible.


- Vous n’avez rien à ajouter ?

- Mais je ne comprends pas…

- N’est-ce pas vous qui avez organisé le transfert des archives ?

- Oui, sous votre autorité, Hermann.

- Et n’avez-vous pas communiqué à Janowicz le trajet que devait suivre le convoi ?

- Eh bien…

L’assistant ne réussit pas à terminer sa phrase. Sa vie s’envole au même moment où une balle perfore son crâne entre les deux yeux.


- Hermann, lâchez votre arme ! hurle le Suédois.

L’Allemand s’exécute et pose son pistolet sur la table.


- Cela mérite au moins une explication, Hermann ! ordonne Poliakov. Pourquoi avoir assassiné ainsi nos deux confrères ? Auriez-vous perdu la raison ?

- Au contraire, chers confrères, j’ai compris depuis longtemps le double jeu de Janowicz. Cela fait plusieurs mois à présent qu’il envisage de prendre le contrôle de la confrérie. Pour cela, il avait planifié de me destituer de mon rang de Grand Maître au cours de cette réunion, en désavouant mon travail au sein de l’ordre. Pour se faire, il s’est arrangé afin de faire intercepter le convoi transportant nos archives, avec l’aide de Karl, auquel j’avais confié la logistique de cette tâche. Je l’ai fait à dessein afin de révéler au grand jour les intentions de notre confrère polonais. Malheureusement, j’ai dû pour cela sacrifier la vie de deux de nos agents. Cela me désole grandement mais je n’avais pas d’autre choix. Mais cela nous a permis de débusquer deux traîtres parmi nos rangs, et de mettre fin à leurs activités.

- Et nos archives ? Que sont-elles devenues si elles ont été interceptées ? demande expressément Eriksson.

- Aucune inquiétude, celles-ci n’ont jamais quitté Berlin ! (Il fait une pause afin que chaque membre puisse digérer les informations.)

- Mais alors, le convoi n’était qu’un leurre ? comprend Poliakov.


- C’est tout à fait exact. Quant à nos documents, j’ai pris toutes les précautions nécessaires afin qu’ils soient transportés de manière sûre jusqu’à Moscou, notre nouveau siège. Allons, je vous en prie, asseyez-vous, et continuons cette réunion !

Un à un, les hommes, encore choqués par la scène à laquelle ils viennent d’assister, baissent dubitativement leurs armes et retournent à leur place.


- Le premier point que je souhaiterais aborder à présent est celui du nom de notre organisation. Comme vous l’avez compris, nous sommes résolument tournés vers l’avenir. Nous ne renions pas nos origines lointaines, bien sûr, mais je pense qu’il est temps que nous choisissions un autre nom, qui soit le reflet de nos activités futures. Voilà pourquoi je soumets à votre approbation la dénomination de « Consortium ». Qu’en pensez-vous ?

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