Ahmès, scribe d’Egypte Une aube nouvelle (épilogue)

Berlin, 30 avril 1945



L’étau russe se resserre progressivement autour des derniers lambeaux du régime nazi. Depuis trois jours, les troupes américaines ont fait jonction avec les forces soviétiques à Torgau sur l’Elbe. La tenaille s’est refermée, écrasant sous les assauts de l’aviation et des milliers de pièces de l’artillerie les derniers damnés tentant de sauver l’impossible. Le 24, l’armée Rouge a déjà pénétré la ville par le nord, et quelques jours plus tard, elle est aux portes du Reichstag. Hitler et ses proches ne quittent dorénavant plus le bunker enfoui sous les jardins de la Chancellerie.

Il sera sa tombe.

Depuis le 2e étage du bâtiment miraculeusement encore debout situé sur la Voßstraße, le regard du Hauptsturmführer Lehmann se perd dans l’intensité des explosions de l’artillerie russe située à quelques rues seulement. En posant les yeux en contrebas, il aperçoit quelques pauvres hères armés de panzerfaust courir dans tous les sens, telles des fourmis paniquées par l’assaut d’un grand prédateur.
Car c’est bien ce dont il s’agit, songe l’Allemand en uniforme SS. Un rouleau compresseur écrasant une fourmi.

Il sait que d’ici quelques minutes, les soldats russes vont débarquer dans la rue, à peine protégée par des hommes de la division SS « Nordland ».

Assis sur un coffre, il les attend.

Un pistolet à la main, le lieutenant de l’armée Rouge Tchernykiov observe à travers une vitre brisée les corps étendus dans la rue. Il ne peut s’empêcher de songer à l’immense gâchis de ces vies humaines terrassées dans leur jeunesse.

Depuis Stalingrad, il a vu les pires horreurs que la guerre moderne peut engendrer. Des femmes et des enfants violés ; les corps calcinés et les silhouettes fantomatiques des derniers survivants des camps.

D’un geste, il fait signe à trois de ses hommes de traverser la rue et d’investir l’immeuble d’en face, d’où ils auront un meilleur angle de tir sur les derniers soldats allemands tenant la rue.

L’un d’eux est fauché au beau milieu des pavés par une rafale de mitrailleuse ; les deux autres arrivent à bon port. C’est alors qu’il se lance aussi, avalant les quelques mètres entre les balles qui sifflent au-dessus de sa tête.

Parvenu de l’autre côté, Tchernykiov souffle.

Il glisse la main dans la poche de sa veste et en tire un petit papier griffonné à la main.

Avec dessus une simple adresse.

Le lieutenant sait qu’il n’est plus très loin. Il connaît parfaitement son rôle.

Cela ne prend que quelques minutes aux soldats russes pour anéantir les dernières poches de résistance de la petite rue pavée totalement défoncée. Le reste du détachement de Tchernykiov peut alors arriver en toute sécurité afin de continuer sa progression vers le Reichstag.

Pour le lieutenant, sa mission s’arrête ici, au numéro 32.

Enjambant le corps d’un soldat allemand, il pénètre dans le couloir donnant aux étages, jonchés de débris en tout genre. Les escaliers en bois tiennent encore et grincent sous les brodequins du lieutenant. Parvenu au deuxième étage, il dégaine son pistolet automatique et balaye du regard le palier. Une seule porte est restée fermée. Sans aucun signe distinctif.

Il sait alors instinctivement qu’il est au bon endroit.

Lorsqu’il ouvre d’un geste franc la porte, il est accueilli par une voix masculine et grave, parlant l’allemand.


- Je vous attendais, bienvenue lieutenant.

L’homme en uniforme de la SS se tient debout, un pistolet Lüger à la main, le bras tendu le long du corps. Derrière lui, plusieurs coffres sont entreposés dans une pièce uniquement éclairée par une fenêtre au verre brisé.

Cela fait plusieurs jours maintenant que le capitaine Lehmann veille à ces malles. Hermann Dietrich lui en a confié la garde avant de quitter Berlin, avec pour objectif de les remettre à un soldat russe du nom de Tchernykiov qui viendrait les chercher en personne afin de les emporter en lieu sûr.

Lorsque le Russe s’avance dans la pièce, l’Allemand lui tend une main chaleureuse.

Une image improbable dans un Berlin en guerre.


- Camarade Tchernykiov, vous êtes à présent le gardien de nos secrets. Prenez-en bien soin, l’avenir de la confrérie en dépend. Pour moi, le chemin s’arrête ici.

Le Russe acquiesce tandis que l’Allemand se tourne vers la fenêtre et pose son pistolet sur l’une des malles. Il sort de la poche intérieure de sa vareuse un étui à cigarettes en argent dans lequel il pioche l’une d’elles.

Se saisissant de son briquet dans la poche de son pantalon, il allume la cigarette et inspire à plein poumon la fumée âcre qui se déploie dans son corps, lui procurant une douce sensation de bien-être.

Lorsque le coup de feu éclate, Lehmann s’effondre, un sourire figé sur les lèvres.

Fin