Ahmès, scribe d’Egypte Au commencement étaient les hiéroglyphes…


Pour quelles raisons l’Égypte ancienne fascine-t-elle tant ?


Difficile question, mais je crois qu’une des explications provient de son écriture si particulière. Son aspect mystérieux, énigmatique, voire ésotérique pour certains tient sans aucun doute un rôle primordial dans cette fascination du public pour cette civilisation qui fut l’une des plus longues de l’Histoire, depuis -3100 avant Jésus-Christ (environ, hein…) jusqu’à la conquête romain en -50 (bataille d’Actium). En bref, 3 000 ans d’une histoire riche et mouvementée car elle est loin d’avoir été un long fleuve tranquille comme on en a parfois le sentiment. Des périodes de troubles, des envahisseurs usurpant la couronne, des déchirements intérieurs, la civilisation égyptienne en a connu et a toujours su les surmonter pour émerger plus forte encore.

L’écriture est ainsi un témoin privilégié de cette histoire.

Avant d’entamer une petite présentation des grands principes de celle-ci, remontons un peu le temps pour parler de ses origines qui, avouons-le tout de suite, se perdent dans les recoins de la préhistoire et de l’histoire.

Mais auparavant, levons rapidement un petit abus de langage fréquent. Distinguons la langue égyptienne, l’
égyptien ancien, de son écriture, le hiéroglyphique, qui revêt plusieurs formes, notamment cursives, dont nous aurons à reparler bientôt. Une langue n’est pas quelque chose de figé. Bien au contraire, tout au long des 3 000 ans de la civilisation égyptienne, cette langue a progressivement évolué et, par conséquent, son écriture a dû s’adapter à ces changements. Voilà pourquoi d’une certaine manière, l’écriture hiéroglyphique est le reflet de l’histoire du pays.

L’Égypte antique est une civilisation de l’écrit. Si l’on fustige volontiers la paperasserie actuelle de notre administration, celle-ci n’a rien à envier à celle de l’Égypte pharaonique ! Tout était mis par écrit, chaque acte, chaque décision ; nous possédons de nombreux papyri de comptabilité, de recensement d’offrandes, de bétails, ou de majestueuses inscriptions gravées sur les parois des temples et destinées à louer les dieux ou le Pharaon glorieux… Mais gardons-nous cependant d’idéaliser ce tableau : seule une petite frange de la société savait lire et écrire. Il s’agissait bien d’un privilège, celui des dignitaires, des prêtres et des fonctionnaires. C’est cette frange de la société, celle des lettrés, qui nous a légué les magnifiques monuments, les stèles et papyri que nous pouvons contempler en Égypte et dans les musées à travers le monde. C’est leur monde, celui des privilégiés, qui nous est dépeint dans ces documents.

La naissance de l'écriture dans l'Égypte ancienne


Inutile ici de revenir sur le sempiternel débat concernant l’antériorité de telle ou telle écriture. Les recherches récentes font état d’une ancienneté de l’écriture sumérienne (le cunéiforme) qui serait apparue, avec toutes les précautions nécessaires, vers -3300 ans à Uruk en Basse-Mésopotamie. Elle serait donc plus vieille de cent ans par rapport aux tout premier hiéroglyphes connus, ceux retrouvés gravés dans la tombe d’un roi appelé Scorpion, et datés d’environ -3200 av. J.-C. Mais rien ne permet d’affirmer que des découvertes ultérieures viendront bouleverser cette chronologie « fragile ».

Au fond, ce débat est assez stérile. Il est plus important, à mon sens, de se poser la question : « pourquoi les hommes ont-ils ressenti le besoin d’écrire ? » Pour répondre à cette interrogation, il faut se pencher sur la manière dont s’est créé l’État pharaonique. En ce sens, l’administration d’un pays aussi grand, étiré du nord au sud sur plus d’un millier de kilomètres, implique la nécessité de garder une trace écrite d’actions, d’ordres mais encore de comptages et de recensements divers. Cette nécessité explique donc dans une large mesure le passage de l’oral à l’écrit ; elle est la même pour les autres civilisations telles que Sumer en Mésopotamie. C’est donc très probablement au cours des temps prédynastiques que l’écriture s’est développée ; c’était un besoin. Les maigres sources de l’époque présentant des embryons d’écriture ne permettent pas encore de percevoir pleinement le processus de construction de cette écriture hiéroglyphique. Nous comprenons toutefois que celle-ci est passée d’un système purement idéographique, c’est-à-dire un dessin pour représenter un mot, à une écriture beaucoup plus complexe, comprenant des signes phonétiques, c’est-à-dire un signe pour un son, plusieurs signes formant un mot, ce passage étant également une nécessité pour représenter des concepts abstraits qui ne peuvent difficilement être rendus idéographiquement. Quant à la question d’une influence mésopotamienne, elle est probable mais pas démontrée. Il est clair en tout cas qu’on ne note pas d’emprunts directs à l’écriture proto-cunéiforme. Il reste qu’il paraît difficile de concevoir une apparition simultanée de deux systèmes d’écriture dans des aires géographiques assez proches somme toute, sans qu’il y ait eu influence respective.

La langue égyptienne : 4500 ans d’histoire !


Depuis son apparition à la veille de la fondation de la première dynastie égyptienne 3 000 ans av. J.-C. jusqu’à la disparition de son dernier état, le copte, vers le xie siècle de notre ère au profit de l’arabe, la langue égyptienne aura vécu près de 4 500 ans !

Les spécialistes ont distingué au moins cinq états de la langue, répartis en deux phases. Une première comprend l’Ancien égyptien et le Moyen égyptien (ou égyptien « classique ») ; une seconde le Néo-égyptien, le Démotique et enfin le Copte. L’
ancien-égyptien est la langue de l’Ancien Empire (à partir de la IIIe Dynastie), auparavant, on parle d’égyptien archaïque, mal connu du fait de sources encore trop laconiques. Le moyen-égyptien couvre la Première Période intermédiaire et le Moyen Empire. C’est l’égyptien dit « classique ». Le néo-égyptien est la langue usuelle du Nouvel Empire et de la Troisième Période intermédiaire. On dit également qu’elle est la « langue des Ramsès », bien différente du moyen-égyptien dans sa structure. C’est ainsi celle que devait parler votre héros, Ahmès ! Le démotique est une évolution du néo-égyptien, c’est une langue vernaculaire attestée dès la fin de la Troisième Période intermédiaire et qui va perdurer jusqu’à la période romaine. La dernière inscription démotique connue date de 452 ap. J.-C.. Ultime état, le copte apparaît au cours du iiie siècle de notre ère. Pour simplifier, il est la transcription en grec de l’égyptien, en utilisant l’alphabet grec additionné de sept lettres servant à rendre des sons spécifiques à la langue égyptienne. C’est le seul état dont on connaît la structure vocalique, notant également les voyelles. Son apparition est le fait de la christianisation croissante de l’Égypte au cours de la période romaine. Le copte a été parlé jusqu’aux xie – xiie siècles de notre ère, moment à partir duquel il est supplanté par l’arabe actuel. Toutefois, le copte survit comme langue liturgique dans la communauté chrétienne égyptienne.

Evolution de l'écriture


Corollaire de cette évolution lente et progressive, l’écriture a connu différents états, au moins trois, qui sont autant de systèmes distincts.

Le
hiéroglyphique : c’est sans aucun doute l’écriture la plus connue, la plus ancrée dans l’imaginaire populaire ; elle est le symbole même de l’Égypte ; c’est encore l’écriture la plus ancienne. Ce système utilise des dessins stylisés, reconnaissables pour la plupart. Les plus vieux connus datent, comme nous l’avons vu, de ~3300, les plus récents de 394 av. J.-C., gravés sur le temple de Philæ. D’un emploi varié à son origine, le hiéroglyphique est vite devenu uniquement une écriture monumentale gravée dans la pierre, remplacée par une variante dite cursive, plus facile à « écrire » pourrions-nous dire et que l’on retrouvera sur des papyrus ou gravée sur du bois. Le nombre de signes est lui aussi en constante évolution et lorsqu’on demande combien de signes comptent les hiéroglyphes, il est bien difficile de répondre ! Chronologiquement, on est passé d’environ 700 signes à l’Ancien Empire, à plusieurs milliers (environ 6 000) à la fin de l’Égypte pharaonique. Globalement, un petit millier environ est usuel au Moyen Empire, ce qui est déjà beaucoup !

Le
hiératique : c’est une version graphiquement déformée et simplifiée de l’écriture cursive. C’est « l’écriture de tous les jours » pourrait-on dire trivialement, car imaginez le temps qu’il faudrait pour rédiger de longs documents avec une écriture si compliquée ! Et cette version est d’autant plus simplifiée qu’elle s’écrit simplement avec un pinceau. C’est plus rapide qu’un ciseau ou un marteau et un burin… Le hiératique a été utilisé dès les débuts de l’histoire égyptienne, jusqu’au Nouvel Empire. Elle est le plus souvent écrite de droite à gauche, d’abord en colonnes puis en lignes, avec parfois un changement de couleur, du noir au rouge, pour indiquer les paragraphes.

Le hiératique sera toutefois supplanté dans les derniers siècles de la civilisation pharaonique par une autre évolution, le démotique, qui marque également une évolution de la langue de cette époque, elle-même dénommée démotique. Son apparition date du viie siècle av. J.-C., concomitante de la (re)conquête du pays par la XXVIe dynastie ; elle emploie une grammaire distincte de celle du néo-égyptien qui l’a précédée. C’est elle que l’on retrouve sur la Pierre de Rosette.

L’ultime état de l’écriture, et de la langue, est le
copte. Il apparaît avec la christianisation croissante du pays, au cours du iiie siècle ap. J.-C. Cette écriture diffère complètement dans son principe des autres écritures égyptiennes : exit les signes idéographiques, le démotique utilise un véritable alphabet, emprunté à l’alphabet grec oncial auquel sont adjoints sept signes issus du démotique, en tout trente-deux lettres. Son développement est lié à la volonté d’écrire le démotique à l’aide de lettres grecques, vraisemblablement au tout début du ier siècle ap. J.-C. L’ajout des voyelles, encore absentes dans le démotique, s’explique par la nécessité de prononcer correctement les mots de la langue. Le copte est devenu l’écriture liturgique des chrétiens d’Égypte, dont le développement est le corollaire du désir de transcrire les textes fondamentaux du christianisme comme la Bible ou les Évangiles.

Prochainement : les grands principes de l’écriture hiéroglyphique et un retour sur son déchiffrement.

Quelques illustrations

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Voici une magnifique stèle, conservée au musée du Louvre, et datant de la IVe dynastie, soit de l’Ancien Empire. Il s’agit d’une stèle d’offrandes pour la princesse Néfertiabet, fille ou sœur du pharaon Khéops, son nom figurant, de droite à gauche, au-dessus de la tête du personnage. La gravure donne une sorte de listing de toutes les offrandes accordées à cette princesse dans l’au-delà. L’écriture hiéroglyphique y est particulièrement belle avec ses couleurs chaudes et est parfaitement révélatrice de sa forme ancienne. Les signes paraissent à première vue en désordre mais ce n’est pas le cas. Ils sont placés en colonnes mais selon une disposition typiquement ancienne que l’on ne retrouvera plus quelques siècles plus tard. Les formules d’offrandes deviendront alors plus stéréotypées.

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Cette stèle ci-dessus, datée du Moyen-Empire, représente la manière dont sont stylisés les hiéroglyphes dits semi-cursifs, c’est-à-dire à la graphie simplifiée mais tout de même parfaitement identifiables.

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Autre magnifique exemple d’une stèle d’offrandes du Moyen-Empire, vibrante de couleurs. Elle est adressée à un dénommé Sénousren, chambellan de Basse-Égypte. Les hiéroglyphes sont encore semi-cursifs et les formules d’offrandes stéréotypées.

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Daté de la Basse-Époque, ce papyrus du Louvre est un « Livre des Morts », rédigé dans une écriture au pinceau, cursive et typique de la période. On remarquera également la beauté des personnages représentés, ainsi que la richesse des couleurs, des couronnes, des vêtements et des parures. Les quatre personnages de gauche sont des divinités, respectivement Rê-Horakhty, Osiris, Isis et Néphtys.

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En voici un autre exemple, toujours des hiéroglyphes cursifs, le papyrus Ani, un autre Livre des Morts. Les colonnes se lisent de gauche à droite et les hiéroglyphes dans chaque colonne de droite à gauche…

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Voici à quoi ressemble une écriture hiératique, sur un fragment de poterie (un ostracon). Les hiéroglyphes, stylisés à l’extrême, ne sont plus identifiables pour le non-initié. Cette écriture, qui a existé dès les débuts de l’histoire de la civilisation, a l’avantage d’être rapide à dessiner avec un pinceau. C’était celle essentiellement apprise par les scribes, bien avant les hiéroglyphes « classiques ».