Ahmès, scribe d’Egypte Leçon 1 - les grands principes de l'écriture hiéroglyphique

Les grands principes de l'écriture hiéroglyphique


Au moment du Moyen Empire (langue que nous étudierons ici), le « catalogue » des hiéroglyphes comptait alors plusieurs centaines de signes, qui deviendront au Nouvel Empire, plusieurs milliers. Suffirait-il de tous les connaître afin de pouvoir lire l’écriture des anciens Égyptiens ?

Eh bien non, malheureusement, ou heureusement plutôt, car la relative complexité de l’écriture en fait également tout son charme et son attrait. Le caractère pictographique de chaque signe constitue sa nature première, celle dont il a hérité de la préhistoire. Ainsi, de ce long héritage découle le premier principe de l’écriture : un signe peut désigner directement un mot. On parle alors de « pictogramme » : le signe est dessiné pour ce qu’il représente.

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représente un oeil et signifie donc "oeil" ;

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représente un canard et signifie donc "canard" ;

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représente une main et signifie donc "main", etc.

Le signe-pictogramme constitue la première étape dans l’histoire de l’écriture hiéroglyphique, et il s’est maintenu tout au long de l’histoire. Or, pour exprimer des idées abstraites, telles que les sentiments, l’usage du pictogramme s’avère relativement limité. En outre, cela nécessiterait un nombre quasi illimité de signes, ce qui n’était pas envisageable car cela aurait rendu la lecture virtuellement impossible.

Aussi, à côté des signes pictographiques existe-t-il des signes ayant comme fonction de désigner un son, que l’on appelle des « phonogrammes ». Et ceux-ci sont assez nombreux ! Ils sont classés en trois grandes classes que nous verrons bientôt. Parmi les phonogrammes, le signe de la bouche
pastedGraphicnote le son « r », le signe pastedGraphic le son « n », etc.

Relevons ici l’une des particularités de l’écriture égyptienne qui nous sera bien utile plus tard. Comme de nombreuses autres langues appartenant au groupe dit « sémitique », son écriture ne transcrit aucunement les voyelles, mais seulement les consonnes et les semi-consonnes. Aussi, beaucoup de mots sont constitués autour d’une racine de trois consonnes, un principe que l’on retrouve par exemple dans l’arabe moderne. Dans l’égyptien antique, la racine nfr (que l’on prononcera par convention [néfèr]) sert par exemple à écrire différents mots issus du champ lexical de la beauté (dans Néfertiti), mais vous comprendrez tout cela beaucoup mieux lorsque nous évoquerons les phonogrammes plus en détail. Retenez surtout pour le moment que l’égyptien n’écrit pas les voyelles et qu’il faut donc les ajouter pour pouvoir prononcer les mots. Ces ajouts ne sont que des conventions car nous ne savons pas de quelle manière la langue des anciens Égyptiens était effectivement prononcée, même si le copte (dernier état évolutif de la langue) peut apporter quelque éclairage à ce propos mais nous entrons ici dans des considérations trop complexes pour notre propos.

Résumons, pour le moment, nous avons vu que le signe hiéroglyphique peut être un pictogramme (ou idéogramme), c’est-à-dire représentant un mot, et un phonogramme, c’est-à-dire représentant un son (à l’image de notre alphabet, où la lettre « t » note le [t]). Si cela peut paraître simple, la première difficulté de l’écriture hiéroglyphique est qu’un même signe peut avoir ces deux fonctions ! Ainsi, pour prendre un exemple, le signe de la main
pastedGraphic que nous avons vu, pictogramme pour le mot « main », sert également à noter le son « d ». Il est donc parfois idéogramme, parfois phonogramme… Ce mélange des catégories de signe explique en partie qu’elle n’a été déchiffrée que tardivement. Afin de distinguer idéogrammes et phonogrammes, les scribes utilisaient un petit artifice, un signe pastedGraphic (Z1) adjoint au hiéroglyphe afin de préciser qu’il s’agissait d’un pictogramme :

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signifie "tête" (tp, se prononçant [tèp]) ;

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signifie "maison" (pr, se prononçant [pèr]).

Pour certains termes féminins en égyptien (nous reviendrons évidemment sur le genre, mais plus tard), la désinence spécifique à ce genre, le signe pastedGraphic notant le son t est adjoint, formant un groupe harmonieusement représenté :

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signifie "main" (dr.t, se prononçant [djérèt]) ;

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signifie "oeil" (jr.t, se prononçant [jrèt]) ;

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signifie "ville" (njw.t se prononçant [niout]). Etc.

L’ancien égyptien étant une langue essentiellement basée sur les racines trilitères de mot, il existe de nombreux homonymes. Pour les distinguer, les scribes utilisaient, en plus des signes idéographiques et phonétiques, une troisième catégorie, les déterminatifs.

Le déterminatif est un signe qui ne participe pas à la construction phonétique du mot mais qui permet d’en préciser le sens. Il ne se « lit » donc pas, c’est-à-dire qu’il ne se transcrit pas, mais est particulièrement utile pour faciliter la lecture.

Un exemple valant mieux qu’un long discours, détaillons le mot suivant :

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Ce mot signifie « éléphant » (ȝbw, se prononçant [abou]). Dans le groupe, le dernier signe représentant un éléphant ne sert pas à écrire ȝbw, il n’a pas de valeur phonétique mais il sert à préciser que ce mot signifie effectivement « éléphant ». Car, dans le mot pastedGraphic, vous reconnaîtrez les trois premiers signes identiques, se prononçant également ȝbw. Or, ici le dernier n’est plus l’éléphant mais un harpon servant à déterminer tous les mots en rapports avec l’os ou l’ivoire. Ainsi, ȝbw se traduira alors par « ivoire » : le déterminatif sert à distinguer les deux homonymes. Dans pastedGraphic, on retrouvera la même transcription ȝbw mais ici, les deux signes terminaux sont des déterminatifs, le premier servant à désigner les mots en rapport avec le granit, et le second la montagne, utilisé pour certains lieux. Le terme désignera alors l’île d’Éléphantine, située près d’Assouan. Pour une même racine ȝbw, trois significations différentes ! On comprend ainsi la nécessité quasi vitale des déterminatifs.

Cet exemple est également significatif du caractère hautement symbolique de l’écriture hiéroglyphique. En effet, l’île d’Éléphantine était un lieu où se situaient des carrières de granit rouge (d’où l’utilisation du déterminatif évoqué ci-avant), mais également un lieu de négoce de l’ivoire. Ainsi, symboliquement le nom de l’île a, par extension, servi à désigner l’ivoire, la matière (on notera d’ailleurs que l’ivoire est la matière des défenses des éléphants, tout ceci se rejoint !). On remarquera enfin que le nom « Éléphantine » qui nous provient du grec, a conservé l’étymologie tirée de l’égyptien « éléphant ».

Selon ce même principe, la symbolique est très présente dans l’écriture. L’idée de vent est rendue par une voile gonflée :
pastedGraphic ; la couleur rouge par le flamand rose pastedGraphic, etc.

Tous les mots cependant ne contiennent pas de déterminatifs. C’est le cas surtout des termes grammaticaux, comme les adverbes, les pronoms, les prépositions, etc. Mais un déterminatif peut accompagner un signe employé idéographiquement.

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Dans ce groupe de signes, celui supérieur est un idéogramme ([ta]) désignant le mot « terre ». Le signe sous-jacentpastedGraphic sert de déterminatif pour les substantifs en rapport avec les terrains, et vous reconnaissez à côté le signe pastedGraphicservant à désigner les idéogrammes.

Enfin, un mot peut contenir parfois deux déterminatifs, avec la volonté de distinguer de nouveau des homonymes. Nous reviendrons sur cette catégorie de signes dès la leçon 3.

Vous connaissez à présent les trois classes principales des signes hiéroglyphiques :

  • Les signes-mots, idéogrammes ou pictogrammes ;

  • Les signes-sons, phonogrammes ;

  • Les déterminatifs.


Une première difficulté provient du fait qu’un même signe peut avoir toutes ces fonctions, et qu’il est donc parfois difficile au début de s’y retrouver !

Ainsi, les catégories mentionnées ci-dessus ne sont-elles pas figées. Un signe peut tout aussi bien être un phonogramme qu’un déterminatif :

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Ce signe (qui n’est pas trois fois le son pastedGraphic n !) sert de déterminatif pour les mots en rapport avec l’eau, par exemple dans pastedGraphicjtrw ([itérou]) qui signifie « fleuve ». Mais dans d’autres mot, il sert à exprimer le son mw (prononcez [mou]), comme dans pastedGraphic, qui se dit šmw [shémou] et qui signifie « saison de la moisson ».

Rassurez-vous, avec le temps, ce genre de gymnastique devient de plus en plus facile.

Il est temps à présent de passer à une description détaillée des phonogrammes.

Prochaine leçon : les Signes-sons.